Meshtastic : peut-on créer un réseau de messages sans Internet, sans GSM et sans relais radioamateur ?

Meshtastic au cœur des montagnes

Imaginez trois personnes séparées de plusieurs kilomètres. Le réseau mobile tombe en panne, aucune connexion Internet n’est disponible et aucun relais radioamateur ne couvre la zone. Pourtant, elles continuent à échanger des messages écrits et même leur position géographique.

Pas de magie : quelques petits modules radio à faible consommation suffisent. C’est le principe de Meshtastic, un projet open source qui associe la technologie radio LoRa à un réseau maillé (mesh). Et contrairement à l’APRS ou au DMR radioamateur, son utilisation dans le cadre des bandes SRD ne nécessite pas d’indicatif radioamateur.

Réseau Meshtastic en pleine montagne

Meshtastic permet à plusieurs nœuds LoRa de relayer des messages sans Internet ni réseau mobile.

Le Meshtastic, qu’est-ce que c’est ?

Meshtastic se présente comme un réseau maillé décentralisé fonctionnant hors connexion, sur des appareils peu coûteux et consommant très peu d’énergie. Aucun pylône GSM, routeur Wi-Fi ou serveur Internet n’est indispensable à son fonctionnement.

Le principe est relativement simple : Smartphone → Bluetooth → module Meshtastic → LoRa → module Meshtastic → Bluetooth → smartphone

Le téléphone sert essentiellement d’interface. Le message quitte le smartphone par Bluetooth, puis le petit boîtier Meshtastic se charge de sa transmission radio.

Il faut surtout distinguer LoRa et Meshtastic. LoRa est la technologie de transmission radio. Meshtastic ajoute le protocole permettant aux appareils de communiquer et de constituer le réseau. Il ne faut pas non plus confondre Meshtastic avec LoRaWAN, architecture principalement destinée à connecter des objets à des passerelles et à des serveurs.

LoRa : peu de bits, mais beaucoup de kilomètres

Pour comprendre l’intérêt de Meshtastic, oublions nos habitudes avec le Wi-Fi et la 5G. Ici, le but n’est absolument pas de transmettre des vidéos ou de télécharger des fichiers à grande vitesse.

LoRa utilise une modulation à étalement de spectre de type CSS (Chirp Spread Spectrum). Elle permet notamment de détecter des signaux très faibles.

En simplifiant, on échange donc du débit contre de la portée.

Meshtastic est ainsi parfaitement adapté à de petits volumes d’informations : messages texte, coordonnées GPS, télémétrie ou informations sur les différents nœuds du réseau. Son API distingue d’ailleurs notamment les paquets texte, données et position.

Quelques dizaines de caractères nécessitent infiniment moins de ressources radio qu’une conversation téléphonique.

Le secret : les radios se passent le message

Supposons que Paul possède un nœud A et Marie un nœud C.

Ils sont trop éloignés pour établir une liaison directe. Mais un troisième utilisateur possède un nœud B situé entre les deux.

Le message peut alors progresser : Paul → A → B → C → Marie

Le passage par B constitue un saut, ou hop.

Meshtastic utilise un mécanisme de diffusion contrôlée : les nœuds susceptibles de participer à la propagation peuvent retransmettre les paquets tout en évitant qu’un même message ne tourne indéfiniment dans le réseau. Un Hop Limit limite notamment le nombre de retransmissions possibles.

Voyage d’un message Meshtastic en réseau maillé

Un message Meshtastic peut passer de nœud en nœud par LoRa avant d’atteindre le smartphone du destinataire.

C’est une différence importante avec un réseau utilisant des routes fixes : le système peut fonctionner sans serveur central connaissant toute la topologie du réseau.

Voilà pourquoi on parle de mesh, ou réseau maillé.

Pas de relais ? Oui… mais la hauteur reste reine !

Un réseau Meshtastic n’a donc pas obligatoirement besoin d’un relais comparable à ceux que nous connaissons en FM, DMR ou C4FM.

Chaque nœud peut contribuer au réseau.

Mais Meshtastic n’a évidemment découvert aucune nouvelle loi de propagation. À 868 MHz, les obstacles, bâtiments, végétation et relief restent déterminants.

Un petit module posé sur une table au rez-de-chaussée pourra donner des résultats médiocres alors que le même équipement placé sur un toit ou un point haut pourra couvrir plusieurs kilomètres.

En radio, quelques dizaines de mètres gagnés en hauteur peuvent être beaucoup plus utiles que quelques décibels supplémentaires de puissance.

C’est précisément ce qui rend l’expérimentation intéressante pour les radioamateurs.

La hauteur change tout en Meshtastic

À 868 MHz, placer un nœud Meshtastic en hauteur peut considérablement augmenter sa couverture.

Peut-on vraiment communiquer sur plusieurs kilomètres ?

Meshtastic annonce des communications LoRa sur plusieurs kilomètres. Mais donner une « portée Meshtastic » unique n’aurait guère de sens.

En ville, deux appareils séparés par des immeubles peuvent avoir des difficultés après une distance relativement modeste. En terrain dégagé, plusieurs kilomètres deviennent réalistes. Avec deux antennes correctement dégagées et suffisamment hautes, des distances beaucoup plus importantes sont envisageables.

La portée dépend principalement :

  • de la hauteur des antennes ;
  • du relief et des obstacles ;
  • de la qualité et du gain des antennes ;
  • de la sensibilité du récepteur ;
  • des paramètres LoRa utilisés ;
  • du niveau de bruit radioélectrique.

Exactement les paramètres que connaît déjà tout expérimentateur VHF/UHF.

Et en France, avons-nous le droit d’utiliser 868 MHz ?

C’est l’un des aspects particulièrement intéressants de Meshtastic : une utilisation sur les fréquences SRD appropriées ne nécessite pas de licence radioamateur.

En Europe, Meshtastic dispose notamment d’une configuration régionale EU_868.

Il ne faudrait toutefois pas résumer la réglementation par « on a droit à 25 mW sur 868 MHz ». Les règles européennes concernant les dispositifs de courte portée, ou SRD (Short Range Devices), définissent différentes conditions suivant la portion de spectre et la technique employée : puissance rayonnée, largeur occupée, taux d’occupation du canal ou mécanisme d’accès au spectre.

La version 3.3.1 de la norme harmonisée ETSI EN 300 220-2, publiée en mars 2025, couvre précisément les SRD fonctionnant entre 25 MHz et 1 GHz.

Pour l’utilisateur français, la règle pratique est donc importante : choisir la région EU_868 prévue par Meshtastic et utiliser un matériel/configuration respectant les exigences européennes, plutôt que de recopier une configuration américaine fonctionnant autour de 915 MHz.

Meshtastic peut ainsi intéresser aussi bien un radioamateur qu’un randonneur, une association ou simplement un passionné d’électronique.

Que faut-il pour commencer ?

L’expérience peut être étonnamment économique.

Pour constituer le réseau le plus simple, il suffit essentiellement de : 2 modules compatibles Meshtastic + 2 antennes 868 MHz + alimentation/batterie + smartphones.

De nombreuses cartes sont compatibles : familles Heltec, LILYGO T-Beam/T-LoRa, RAK WisBlock, Seeed et différents matériels construits autour de microcontrôleurs ESP32 ou nRF52.

Le firmware peut être installé à partir du flasher officiel Meshtastic.

Après installation, le module peut être associé au smartphone en Bluetooth. On sélectionne la région radio appropriée, configure le réseau puis envoie son premier message.

Internet peut alors être coupé : la liaison radio continue de fonctionner.

Construisons un petit réseau F5KEE

L’expérience devient beaucoup plus amusante avec trois appareils.

Imaginons :

  • Nœud A : au radio-club F5KEE
  • Nœud B : chez un membre situé quelques kilomètres plus loin
  • Nœud C : chez un troisième membre

On commence par vérifier que A communique directement avec B.

Puis on éloigne C jusqu’à ce qu’il ne puisse plus recevoir directement A. Si B se trouve dans une position favorable, il peut participer à la propagation du message entre A et C.

On vient de construire un réseau de communication indépendant.

L’étape suivante consisterait à installer temporairement un nœud en hauteur et à comparer la couverture. Pour un radio-club, cela devient une excellente expérience de propagation en 868 MHz.

Messages, groupes… et positions GPS

Meshtastic ne se limite pas aux messages texte. Des nœuds disposant de leur position peuvent également transmettre leurs coordonnées.

L’application peut alors représenter les participants sur une carte.

On imagine immédiatement les applications possibles : randonnée en groupe, activité associative, manifestation, suivi d’équipes sur le terrain ou expérimentation de communications de secours.

Les échanges peuvent également utiliser des canaux et Meshtastic propose du chiffrement AES-256 pour protéger le contenu des communications.

Cela ne signifie évidemment pas qu’une transmission radio devient invisible : un récepteur approprié peut toujours constater qu’un signal est émis. Le chiffrement vise le contenu des échanges.

Et si Internet revient ?

C’est là que Meshtastic devient assez paradoxal.

Il est conçu pour fonctionner sans Internet… mais peut aussi l’utiliser.

Une passerelle MQTT peut relier un réseau radio local à Internet et permettre certains échanges entre des réseaux géographiquement éloignés.

On peut donc imaginer : Mesh LoRa Essonne ↔ MQTT/Internet ↔ Mesh LoRa situé ailleurs

Cette possibilité reste facultative. Deux ou trois nœuds situés sur le terrain peuvent parfaitement continuer à communiquer sans MQTT et sans connexion Internet.

Meshtastic, APRS, DMR ou LoRaWAN ?

Ces technologies ne répondent pas exactement au même besoin.

Système Infrastructure indispensable Licence radioamateur Usage typique
Meshtastic 868 Non Non dans le cadre SRD Messages, position, télémétrie
APRS Non en direct Oui Position et données radioamateur
DMR Non en simplex Oui Principalement voix + données
LoRaWAN Passerelle généralement utilisée Non Objets connectés
GSM/4G/5G Réseau opérateur Non Voix et données

Meshtastic ne remplacera donc ni un relais radioamateur, ni APRS, ni le téléphone mobile. Il apporte autre chose : la possibilité de constituer très simplement un petit réseau numérique autonome et décentralisé.

Et si nous construisions un réseau Meshtastic en Essonne ?

C’est peut-être finalement la partie la plus intéressante de l’expérience.

Quelques membres du radio-club équipés chacun d’un module à quelques dizaines d’euros pourraient commencer par mesurer les distances obtenues en liaison directe. Puis ajouter progressivement des nœuds et rechercher les emplacements stratégiques.

Nous pourrions alors répondre expérimentalement à plusieurs questions : combien de kilomètres obtenons-nous en environnement urbain ? Quel est le gain réel en plaçant un nœud sur un toit ? Combien de nœuds faudrait-il pour couvrir plusieurs communes ? Une petite station solaire autonome pourrait-elle fonctionner en permanence ?

Meshtastic devient alors beaucoup plus qu’une application de messagerie.

C’est un véritable laboratoire de propagation, d’antennes, de réseaux numériques et d’électronique basse consommation.

Et pour un radio-club, voilà certainement une excellente raison de sortir trois modules LoRa, quelques batteries… et de commencer les essais.

Pour aller plus loin

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