Quand les signaux faibles sortirent du bruit !

Communications numériques autour du monde FT8 FT4 FT2

Pendant longtemps, la règle semblait évidente : pour communiquer par radio, il fallait d’abord pouvoir entendre son correspondant.

Un signal trop faible disparaissait dans le souffle du récepteur.

On tendait l’oreille.

On réduisait la largeur du filtre.

On recommençait l’appel.

Et lorsqu’il ne restait vraiment plus rien à entendre, on concluait généralement : « La propagation ne passe pas. »

Puis l’ordinateur entra dans le shack.

Avec lui apparurent des techniques capables d’analyser mathématiquement ce bruit et d’y retrouver des informations que notre oreille ne distinguait plus.

Au début des années 2000, un radioamateur allait jouer un rôle majeur dans cette révolution.

Et pas tout à fait n’importe lequel…

Il s’appelait Joe Taylor, K1JT.

Un prix Nobel derrière le micro… et le clavier

Joseph Hooton Taylor Jr est un astrophysicien américain, mais également un radioamateur passionné connu sous l’indicatif : K1JT.

En 1993, il partage avec Russell Hulse le prix Nobel de physique pour la découverte d’un nouveau type de pulsar binaire, réalisée à partir d’observations effectuées avec le radiotélescope d’Arecibo.

Le système découvert permet notamment d’étudier avec une précision extraordinaire les effets prévus par la relativité générale.

Nous avons donc une situation assez exceptionnelle dans l’histoire du radioamateurisme : un prix Nobel de physique qui, une fois devant sa station amateur, se demande comment réaliser des QSO dans des conditions que l’on croyait presque impossibles.

Et son problème favori va justement être celui des… signaux faibles.

De l’espace aux signaux faibles

Joe Taylor K1JT, prix Nobel de physique et radioamateur, a mis la science du traitement des signaux faibles au service des communications amateur.

2000-2001 : entendre les météores

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, Joe Taylor s’intéresse notamment au Meteor Scatter.

Lorsqu’un météore pénètre dans l’atmosphère, il laisse derrière lui une courte traînée ionisée capable de réfléchir temporairement des ondes radio.

Le phénomène peut permettre des contacts VHF à grande distance.

Mais il y a un problème : la réflexion peut être extrêmement brève.

Il faut donc transmettre et décoder très rapidement les informations pendant les quelques instants où le trajet existe.

Joe Taylor commence alors à expérimenter différentes techniques numériques.

En 2001, il publie la première version de : WSJT — Weak Signal communication by K1JT.

L’objectif est déjà contenu dans le nom : communiquer avec des signaux faibles.

FSK441 : quand les météores deviennent des relais

L’un des premiers modes importants de WSJT est : FSK441.

Il est spécialement adapté au Meteor Scatter.

Comme son nom l’indique, il utilise une modulation FSK et une vitesse de 441 bauds.

Le logiciel analyse les très brèves rafales de signal réfléchies par les traînées météoriques et tente d’en extraire les informations.

L’ordinateur commence alors à accomplir quelque chose de difficile à réaliser simplement à l’oreille : rechercher méthodiquement une information dans un signal extrêmement bref ou dégradé.

Mais Joe Taylor ne va évidemment pas s’arrêter aux météores.

Et si nous utilisions la Lune ?

Un autre terrain d’expérimentation intéresse depuis longtemps les radioamateurs : l’EME — Earth-Moon-Earth.

Le principe paraît presque déraisonnable.

Une station envoie son signal vers la Lune.

Une minuscule partie de l’énergie est réfléchie.

Puis une fraction encore plus petite revient sur Terre.

Les pertes sont énormes.

Pendant des décennies, l’EME nécessite donc généralement de grandes antennes, beaucoup de puissance et une excellente station.

Le traitement numérique va progressivement changer la donne.

2003 : JT65 s’attaque aux signaux minuscules

Au début des années 2000 apparaît dans WSJT un mode qui deviendra extrêmement important : JT65.

Les lettres JT viennent naturellement de Joe Taylor.

Le mode est initialement destiné notamment aux communications EME et aux signaux extrêmement faibles.

L’idée n’est plus simplement de reconnaître directement une suite de tonalités.

Le logiciel connaît précisément la structure du message attendu.

Il peut utiliser :

synchronisation, codage, redondance et correction d’erreurs

pour rechercher méthodiquement l’information dans le bruit.

Une nouvelle philosophie apparaît.

Nous ne demandons plus : « Est-ce que j’entends la station ? » mais : « Est-ce que l’ordinateur peut démontrer qu’un message valide est caché dans ce bruit ? »

La différence est considérable.

Le signal devient parfois inaudible

C’est probablement le point essentiel pour comprendre toute cette histoire.

En phonie, nous raisonnons naturellement à l’oreille.

Un signal devient de plus en plus faible… puis difficile à comprendre… puis disparaît dans le bruit.

Les modes numériques faibles utilisent une autre approche.

Ils connaissent : la durée du message, sa structure, les fréquences possibles, les instants où elles doivent apparaître, et les règles permettant de vérifier les données.

Le logiciel ne cherche donc pas n’importe quoi.

Il recherche une structure très précise.

Cela lui permet de récupérer des messages dont le rapport signal/bruit serait catastrophique pour une conversation vocale.

Le signal peut être pratiquement invisible pour notre oreille… mais pas nécessairement pour les mathématiques.

2008 : WSPR écoute la propagation

Joe Taylor poursuit ses travaux et développe également WSPR — Weak Signal Propagation Reporter.

Cette fois, le but principal n’est même plus de réaliser un QSO traditionnel.

Une station transmet périodiquement une petite quantité d’informations : indicatif, locator et puissance.

Des stations situées parfois à plusieurs milliers de kilomètres peuvent recevoir le signal et publier automatiquement le résultat.

Avec quelques watts… quelques centaines de milliwatts… voire beaucoup moins… il devient possible d’étudier la propagation à l’échelle mondiale.

La radio faible devient presque un instrument scientifique collectif.

2013 : WSJT devient WSJT-X

Les logiciels évoluent.

En 2013, une nouvelle génération du projet apparaît : WSJT-X.

Le X indique qu’il s’agit initialement d’une branche étendue du programme WSJT.

Le projet devient progressivement collectif.

Autour de Joe Taylor K1JT interviennent notamment Bill Somerville G4WJS, Steve Franke K9AN, Nico Palermo IV3NWV, puis d’autres développeurs.

Le radioamateurisme rejoint ici pleinement le monde du logiciel libre et du développement collaboratif.

Et quelques années plus tard, cette équipe va provoquer l’une des plus importantes transformations de l’activité HF moderne.

Évolution des modes radio à signaux faibles

De WSJT à FT8, FT4 et FT2 : vingt-cinq ans d’évolution pour extraire des signaux toujours plus faibles du bruit.

2017 : Franke et Taylor inventent FT8

Nous arrivons au fameux : FT8

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, FT ne signifie pas Fast Transmission.

FT signifie : Franke-Taylor en référence à ses concepteurs : Steve Franke K9AN et Joe Taylor K1JT.

Et le chiffre 8 vient de la modulation utilisée : 8-FSK, donc huit tonalités.

Le 29 juin 2017, Joe Taylor présente FT8 à l’équipe de développement WSJT.

L’objectif est très clair : créer un mode permettant des QSO fiables lorsque les signaux sont faibles, que le fading est important et que les ouvertures de propagation peuvent être courtes.

Quinze secondes pour transmettre

FT8 organise le temps d’une manière extrêmement rigoureuse.

Une période émission/réception dure : 15 secondes.

Une station transmet pendant une partie de cette période.

Puis l’autre répond pendant la période suivante.

Le QSO ressemble donc à un dialogue parfaitement chronométré :

00 seconde → station A

15 secondes → station B

30 secondes → station A

45 secondes → station B

et ainsi de suite.

Voilà pourquoi l’horloge de l’ordinateur doit être correctement synchronisée.

Si deux stations ne sont pas suffisamment d’accord sur l’heure… elles risquent tout simplement de ne pas se trouver au bon endroit dans le temps.

Un message minuscule

Pour parvenir à une telle efficacité, FT8 ne transmet évidemment pas : « Bonjour Jean, ici Freddy en Essonne, il fait beau aujourd’hui et mon antenne est un dipôle… »

Le protocole utilise des messages extrêmement structurés.

Un QSO typique contient essentiellement : indicatifs, locator, report, confirmation, puis 73.

L’ordinateur sait donc déjà quel genre d’information il doit rechercher.

C’est l’une des clés de l’efficacité du système.

Mais c’est aussi l’une de ses limites : FT8 n’est pas conçu pour bavarder.

Quelques dizaines de hertz seulement

FT8 utilise huit tonalités très rapprochées.

La largeur occupée par un signal est d’environ : 50 Hz.

C’est minuscule comparé aux quelque 2 400 Hz d’une transmission BLU.

Dans la bande passante d’un seul récepteur SSB, le waterfall peut donc afficher simultanément un grand nombre de stations FT8.

Chaque petite trace représente potentiellement un QSO en cours.

Le spectacle est très différent des anciens modes numériques.

Le waterfall devient une véritable ruche.

Pourquoi le logiciel décode-t-il si bas ?

FT8 ne doit pas ses performances à une seule astuce.

Il combine plusieurs techniques : messages courts, synchronisation temporelle, modulation 8-FSK, structure connue, contrôle CRC, et surtout une puissante correction d’erreurs LDPC.

Le logiciel peut donc tester et reconstruire les données même lorsque certaines parties du signal ont été fortement dégradées.

Le résultat est spectaculaire.

Sur le waterfall, nous pouvons parfois voir apparaître :

−15 dB

−20 dB

voire des valeurs encore inférieures.

Et pourtant…

le message est décodé.

Le signal vient littéralement de sortir du bruit.

Et FT8 envahit les bandes

Le succès est extrêmement rapide.

Pourquoi ?

Parce que FT8 réunit plusieurs qualités au bon moment.

Il fonctionne avec un transceiver BLU classique.

La plupart des postes modernes disposent déjà d’une interface USB audio.

Le logiciel WSJT-X est disponible gratuitement.

Il n’est pas nécessaire de maîtriser la télégraphie.

Et surtout : les résultats arrivent immédiatement.

Avec une antenne modeste et une puissance raisonnable, un radioamateur découvre parfois des stations qu’il n’avait jamais réussi à contacter en phonie.

Le phénomène attire donc énormément de monde.

En quelques années, FT8 devient l’un des modes numériques les plus visibles des bandes HF.

Mais est-ce encore un QSO ?

Évidemment, le succès provoque également des débats.

Certains radioamateurs adorent FT8.

D’autres lui reprochent son automatisation et la pauvreté des échanges.

Les deux points de vue peuvent parfaitement se comprendre.

Un QSO PSK31 permet une véritable conversation.

Un QSO FT8 échange principalement les informations indispensables pour confirmer le contact.

Mais il faut juger FT8 pour ce qu’il cherche à accomplir.

Son objectif n’est pas de remplacer une discussion en CW, SSB ou PSK31.

Son objectif est : réaliser un contact fiable lorsque le signal est extrêmement faible.

Et dans ce domaine, il est redoutablement efficace.

2019 : FT4 accélère la cadence

Deux ans après FT8 apparaît : FT4

Cette fois, l’objectif est différent.

Après le FT8 Roundup de décembre 2018, l’équipe composée notamment de K1JT, K9AN et G4WJS travaille sur un mode plus rapide, particulièrement adapté aux concours numériques.

FT4 est présenté au printemps 2019.

L’idée est de conserver une bonne partie des avantages de FT8 tout en augmentant nettement la cadence des QSO.

La période émission/réception tombe à environ : 7,5 secondes.

Autrement dit : FT4 va environ deux fois plus vite que FT8.

Mais cette vitesse se paie.

Le mode est moins sensible que FT8 aux signaux extrêmement faibles.

Nous retrouvons donc un compromis classique :

FT8 → priorité à la sensibilité

FT4 → priorité à la vitesse.

2026 : et voici FT2

L’histoire vient tout récemment de connaître un nouveau chapitre.

En février 2026, une implémentation FT2 open source apparaît dans une version bêta de WSJT-X Improved, un dérivé indépendant de WSJT-X.

FT2 pousse encore plus loin la logique de FT4.

Sa période émission/réception n’est plus que : 3,75 secondes.

Soit : la moitié de FT4 et le quart de FT8.

Un QSO peut donc s’enchaîner extrêmement rapidement.

Mais il faut être précis : en 2026, FT2 n’a pas encore le même statut historique ni la même implantation que FT8 ou FT4, et il ne fait pas partie de la distribution officielle WSJT-X 3.0.2 publiée en juin 2026.

Nous assistons donc à une évolution encore récente et expérimentale de cette famille.

FT8, FT4 et FT2 : trois compromis

Nous pouvons maintenant résumer leur philosophie.

FT8

→ périodes de 15 secondes
→ excellente sensibilité
→ DX et signaux faibles
→ mode extrêmement populaire

FT4

→ périodes de 7,5 secondes
→ QSO plus rapides
→ particulièrement adapté aux concours

FT2

→ périodes de 3,75 secondes
→ cadence encore doublée
→ développement récent et encore à considérer comme tel

Plus nous voulons aller vite, plus nous devons accepter certains compromis en matière de sensibilité, de bande passante ou de robustesse.

Un petit signal, un grand monde

FT8, FT4 et FT2 permettent de révéler des contacts lointains jusque dans les profondeurs du bruit.

L’ordinateur n’a pas amélioré nos oreilles

Voilà finalement le point le plus intéressant.

Lorsque WSJT-X décode une station que nous n’entendons pas, l’ordinateur ne possède évidemment pas une meilleure oreille que nous.

Il fait autre chose.

Il sait précisément : quand chercher, où chercher, quelle forme rechercher, combien de temps elle doit durer, et comment vérifier que le résultat obtenu est cohérent.

Il peut répéter ces calculs des milliers ou millions de fois sans fatigue.

Ce n’est donc pas une oreille électronique.

C’est une autre manière d’extraire l’information.

Quelques dates à retenir

1993 — Joseph H. Taylor Jr, futur K1JT pour des millions de radioamateurs, partage avec Russell Hulse le prix Nobel de physique pour leurs travaux sur un nouveau type de pulsar binaire.

2001 — Première diffusion de WSJT, conçu par Joe Taylor K1JT pour les communications radioamateurs à signaux faibles.

2001 — FSK441 contribue à révolutionner la pratique du Meteor Scatter.

2003 — JT65 s’impose progressivement comme un outil majeur pour les communications extrêmement faibles, notamment en EME.

2008 — WSPR permet d’étudier automatiquement les chemins de propagation avec des puissances minuscules.

2013 — WSJT-X ouvre une nouvelle génération du projet.

2017 — Joe Taylor K1JT et Steve Franke K9AN présentent FT8.

2019 — FT4 apparaît pour accélérer les QSO, notamment dans le cadre des concours.

2026 — FT2 apparaît sous forme open source dans WSJT-X Improved, avec des périodes de seulement 3,75 secondes.

Quand les signaux faibles sortirent du bruit

Revenons maintenant devant notre récepteur.

Il y a quelques décennies, un radioamateur tournait lentement le VFO.

Il entendait : du souffle… encore du souffle…

puis peut-être une voix ou quelques points de Morse.

Lorsque le signal disparaissait complètement dans le bruit, la liaison semblait terminée.

Aujourd’hui, devant le même bruit, l’ordinateur peut travailler pendant quelques fractions de seconde.

Puis une ligne apparaît : CQ JA1XXX PM95

Le radioamateur n’a peut-être rien entendu.

Pourtant, à plusieurs milliers de kilomètres, une station vient bien de transmettre.

Entre les deux, il n’y a pas eu davantage de puissance.

Pas nécessairement une meilleure antenne.

Il y a surtout eu des mathématiques, du traitement numérique du signal et plusieurs décennies d’expérimentation radioamateur.

Et derrière cette aventure se trouve notamment un astrophysicien qui avait passé une partie de sa carrière professionnelle à étudier des signaux venus des profondeurs de l’Univers.

Il n’est finalement peut-être pas si étonnant qu’un prix Nobel spécialiste des pulsars se soit ensuite passionné pour une autre question : jusqu’où peut-on aller chercher un signal dans le bruit ?

Avec WSJT, JT65 puis FT8, Joe Taylor K1JT et les développeurs qui l’ont rejoint nous ont apporté une partie de la réponse.

Et les signaux faibles sortirent du bruit !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.