Quand les amateurs prirent les ondes : l’histoire du radioamateurisme
Des premières étincelles de la TSF aux satellites, du manipulateur Morse au FT8, plus d’un siècle d’expérimentations, de découvertes et de contacts à travers le monde.
Aujourd’hui, quelques watts, une antenne et un petit émetteur-récepteur suffisent pour contacter un radioamateur situé à plusieurs milliers de kilomètres. Avec un ordinateur, il devient même possible de décoder des signaux à peine perceptibles dans le bruit ou de communiquer par l’intermédiaire d’un satellite.
Mais au début du XXe siècle, parvenir simplement à transmettre un signal radio à quelques kilomètres constituait déjà une aventure.
L’histoire du radioamateurisme est intimement liée à celle de la radio elle-même. Elle est faite de bricolages, d’expériences, de défis techniques et d’hommes qui voulurent savoir jusqu’où leurs minuscules signaux pourraient porter.
Et dans cette histoire mondiale, la France occupe une place particulièrement importante.
Quand la radio n’était encore qu’une expérience
À la fin du XIXe siècle, les découvertes se succèdent.
James Clerk Maxwell avait prédit mathématiquement l’existence des ondes électromagnétiques. Heinrich Hertz les met expérimentalement en évidence à la fin des années 1880. Édouard Branly travaille sur le radioconducteur, tandis qu’Alexandre Popov, Oliver Lodge et surtout Guglielmo Marconi développent des systèmes permettant de transmettre des informations sans fil.
En 1901, Marconi réalise sa célèbre expérience transatlantique entre l’Angleterre et Terre-Neuve.
La « télégraphie sans fil », bientôt appelée TSF, vient de naître.
Autour des laboratoires officiels apparaît alors une population beaucoup plus discrète : des passionnés construisant eux-mêmes bobines, condensateurs, détecteurs, antennes et émetteurs.
Le radioamateur n’existe pas encore véritablement sur le plan administratif. Il existe pourtant déjà dans les greniers, les ateliers et les jardins.
Une antenne tendue entre deux arbres, une bobine réalisée à la main, quelques composants et beaucoup de patience : la station d’amateur est née.
Les premiers amateurs envahissent les ondes
Dans les années 1900 et 1910, le nombre d’expérimentateurs augmente rapidement, particulièrement aux États-Unis et en Europe.

Les premières stations utilisent principalement des émetteurs à étincelles. Ils sont rudimentaires, occupent une largeur considérable dans le spectre et provoquent de nombreuses interférences.
Il devient rapidement nécessaire de réglementer les émissions.
Les administrations cherchent donc à organiser un spectre radioélectrique où doivent désormais cohabiter services maritimes, militaires, commerciaux et amateurs.
Ces derniers ne sont pas toujours les bienvenus.
On leur laisse volontiers les longueurs d’onde jugées peu intéressantes.
Ce qui apparaissait alors comme une punition allait pourtant provoquer l’une des plus grandes surprises de l’histoire des télécommunications.
1914 : quand les stations amateurs se taisent
La Première Guerre mondiale interrompt brutalement cette première période d’expérimentation.
Dans plusieurs pays, les installations privées sont interdites, démontées ou placées sous contrôle. Les communications radio deviennent un enjeu militaire majeur.
Mais paradoxalement, la guerre accélère considérablement le développement technique de la radio.
Les tubes électroniques progressent, les récepteurs deviennent plus sensibles et les techniques d’émission s’améliorent.
Lorsque les amateurs peuvent reprendre leurs expériences après la guerre, ils disposent donc d’une technologie beaucoup plus performante.
Commence alors une extraordinaire course à la distance.
Quand la TSF sauva la tour Eiffel
Construite pour l’Exposition universelle de 1889, la tour Eiffel n’était pas destinée à rester définitivement dans le paysage parisien. Sa concession arrivant à son terme en 1909, son démantèlement était envisagé. Gustave Eiffel chercha alors à démontrer l’utilité scientifique de son monument.
La radio allait lui fournir un argument décisif. Dès 1898, Eugène Ducretet réalisa une liaison de TSF entre la Tour et le Panthéon. À partir de 1903, le capitaine Gustave Ferrié utilisa sa hauteur exceptionnelle pour ses expériences de télégraphie sans fil. Les résultats furent suffisamment convaincants pour contribuer au renouvellement de la concession de la Tour en 1910.

Pendant la Première Guerre mondiale, la station radiotélégraphique de la tour Eiffel devint un outil militaire précieux. Elle permit notamment d’intercepter des communications allemandes et de transmettre des messages à grande distance.
Ainsi, contrairement à une idée souvent répétée, ce n’est pas la guerre qui sauva directement la tour Eiffel : c’est d’abord la TSF, avant 1914. La Grande Guerre démontra ensuite toute l’importance stratégique de cette décision.
Sans les débuts de la radio, la tour Eiffel aurait peut-être disparu du paysage parisien.
« 200 mètres et au-dessous »
Au début des années 1920, beaucoup considèrent encore que les grandes longueurs d’onde sont nécessaires pour communiquer très loin.
Les amateurs, eux, sont repoussés vers des longueurs d’onde inférieures à 200 mètres.
Autrement dit : vers ce que nous appellerions aujourd’hui les ondes courtes.
On pense alors que ces fréquences présentent peu d’intérêt pour les communications à grande distance.
Les radioamateurs vont démontrer exactement le contraire.
En décembre 1921, lors des essais transatlantiques organisés entre radioamateurs américains et européens, la station expérimentale américaine 1BCG, installée à Greenwich dans le Connecticut, est reçue en Écosse.
L’Atlantique peut donc être franchi par des amateurs.
Mais dans un seul sens.
Le véritable Graal reste encore à atteindre : établir une communication complète dans les deux directions.
1923 : un Français traverse l’Atlantique
C’est ici qu’entre en scène l’un des personnages majeurs de l’histoire mondiale du radioamateurisme : Léon Deloy, indicatif 8AB, installé à Nice.
Deloy est convaincu que les longueurs d’onde voisines de 100 mètres permettent des communications à très grande distance.
Durant l’été 1923, il se rend aux États-Unis, rencontre plusieurs pionniers de l’American Radio Relay League et prépare de nouveaux essais.
De retour à Nice, il perfectionne sa station.
Dans la nuit du 27 au 28 novembre 1923, l’événement tant attendu se produit.
Léon Deloy, 8AB, établit une communication radiotélégraphique avec Fred Schnell, 1MO, dans le Connecticut. John Reinartz, 1XAM, communique également avec la station française. Les sources historiques américaines situent le début de ce premier contact dans la soirée américaine du 27 novembre, tandis qu’en France il est déjà le 28 novembre.

Pour la première fois, une véritable liaison amateur bidirectionnelle traverse l’Atlantique sur ondes courtes.
Quelques watts et des antennes relativement modestes viennent de remettre en question une partie des certitudes techniques de l’époque.
Les ondes courtes ne sont pas inutiles.
Bien au contraire : elles permettent de communiquer à l’échelle de la planète.
Cette découverte aura des conséquences qui dépasseront largement le seul radioamateurisme.
8AB : quand Nice répond à l’Amérique
La station de Léon Deloy se trouvait sur les hauteurs de Nice. Lors des précédents essais transatlantiques, 8AB avait déjà été la seule station française dont les signaux avaient été identifiés aux États-Unis.
Le contact de novembre 1923 marque donc l’aboutissement de plusieurs années d’expérimentations.
Le radioamateur français venait d’entrer dans l’histoire mondiale des télécommunications.
1925 : Paris, capitale des radioamateurs
Deux ans seulement après cet exploit arrive une autre date fondamentale : 1925.
Le développement rapide des communications internationales rend nécessaire une organisation capable de représenter les radioamateurs auprès des administrations.
Des représentants de plusieurs pays se réunissent alors à Paris.
Le 18 avril 1925, l’International Amateur Radio Union, l’IARU, est créée.
La France voit également naître le Réseau des Émetteurs Français, le REF.
Un mouvement jusque-là constitué essentiellement d’expérimentateurs isolés commence à s’organiser internationalement.
Le radioamateurisme moderne prend forme.
1927 : des bandes pour les radioamateurs
La conférence radiotélégraphique internationale de Washington de 1927 constitue une nouvelle étape.
Le spectre radioélectrique doit désormais être partagé entre un nombre croissant d’utilisateurs.
Les radioamateurs obtiennent des bandes autour de longueurs d’onde devenues célèbres :
160 mètres, 80 mètres, 40 mètres, 20 mètres et 10 mètres.
Près d’un siècle plus tard, nous retrouvons toujours ces bandes dans nos stations.
Cette répartition explique également pourquoi les bandes amateurs ne constituent pas un bloc continu : elles sont dispersées dans le spectre, entre les nombreux autres services radio.
Les années 1930 : l’âge du DX
Les émetteurs à étincelles appartiennent désormais au passé.
Les tubes électroniques permettent de produire des signaux beaucoup plus propres et stables. Les oscillateurs à quartz améliorent encore la précision des fréquences.
Les récepteurs superhétérodynes se perfectionnent.
Le radioamateur peut maintenant réellement partir à la conquête du monde.
La télégraphie Morse règne sur les bandes.
Les cartes QSL deviennent le souvenir matériel d’une liaison réussie. Les concours apparaissent, les associations se développent et la chasse au DX passionne déjà les opérateurs.
Les indicatifs deviennent une véritable identité.
Derrière quelques lettres et chiffres se trouve désormais une station, un opérateur et un endroit du monde.
1939 : une nouvelle fois, silence
La Seconde Guerre mondiale impose une nouvelle interruption.
Dans de nombreux pays, les stations amateurs doivent cesser leurs émissions et leur matériel est parfois démonté ou réquisitionné.
Les connaissances acquises par certains radioamateurs trouvent néanmoins des applications dans les transmissions militaires ou clandestines.
Il convient cependant de ne pas confondre ces opérateurs clandestins avec le service radioamateur lui-même : en temps de guerre, celui-ci est largement suspendu.
En 1945, les bandes amateurs commencent progressivement à reprendre vie.
Après-guerre : surplus, tubes et stations construites maison
L’après-guerre ouvre une période extraordinaire.
D’énormes quantités de matériel militaire deviennent disponibles. Émetteurs, récepteurs, composants, transformateurs et tubes sont récupérés et transformés.
Construire sa propre station reste alors une composante essentielle du radioamateurisme.
Dans les années 1950 et 1960, la phonie prend une place croissante.
L’AM est progressivement concurrencée puis largement remplacée pour le trafic longue distance par la bande latérale unique, la BLU ou SSB, beaucoup plus efficace en puissance et en occupation du spectre.
Pendant ce temps, les radioamateurs commencent à explorer des fréquences toujours plus élevées.
VHF, UHF, propagation troposphérique, réflexion sur les météores et même réflexion sur la Lune deviennent de nouveaux terrains d’expérimentation.
Mais certains regardent encore plus haut.
Vers l’espace.
1961 : les radioamateurs ont leur satellite
Le 12 décembre 1961 est lancé OSCAR 1 — Orbiting Satellite Carrying Amateur Radio.

À peine quatre ans après Spoutnik, les radioamateurs disposent déjà de leur propre satellite.
OSCAR 1 est très simple : il transmet principalement une balise sur 144 MHz.
Mais le symbole est immense.
Le radioamateurisme vient de quitter la Terre.
D’autres satellites OSCAR suivront, de plus en plus complexes, certains embarquant de véritables transpondeurs permettant aux stations terrestres de communiquer entre elles.
Des années 1970 aux années 1990 : la station change de visage
Une nouvelle révolution se prépare : celle du semi-conducteur.
Les transistors remplacent progressivement les tubes. Puis arrivent les circuits intégrés et les synthétiseurs de fréquence.
Des constructeurs comme Yaesu, Icom, Kenwood et d’autres proposent des appareils compacts couvrant plusieurs bandes.
En VHF et UHF, la FM et les relais connaissent un formidable développement.
La station amateur devient plus accessible et plus facile à utiliser.
Mais l’esprit d’expérimentation ne disparaît pas.
RTTY, SSTV, télévision amateur, satellites, packet radio et communications numériques ouvrent de nouveaux horizons.
Puis un nouvel appareil entre dans la station :
l’ordinateur.
Quand l’informatique rencontre la radio
Dans les années 1980 et 1990, le radioamateur découvre progressivement les communications numériques.
Le packet radio permet d’échanger des données entre stations.
L’APRS associe radio, informatique et géolocalisation.
Les interfaces CAT permettent à l’ordinateur de piloter l’émetteur-récepteur.
Puis les cartes son des PC deviennent elles-mêmes des outils de modulation et de décodage.
RTTY, SSTV puis PSK31 peuvent être pratiqués sans disposer d’un imposant équipement spécialisé.
La frontière entre radio et informatique commence à disparaître.
Le SDR : une partie du récepteur devient logiciel
Une autre révolution apparaît : la Software Defined Radio, ou radio logicielle.
Dans un poste traditionnel, filtres, mélangeurs et démodulateurs sont essentiellement réalisés par des circuits électroniques.
Dans un SDR, une partie croissante de ces fonctions est réalisée numériquement.
Le radioamateur peut désormais voir plusieurs dizaines ou centaines de kilohertz de spectre sur un écran.
Le waterfall transforme la manière d’observer les bandes.
Ce que l’opérateur cherchait autrefois uniquement avec le bouton du VFO devient visible.
La radio devient aussi un logiciel.
2017 : des signaux cachés dans le bruit
Avec les modes numériques faibles, une nouvelle étape est franchie.
Des logiciels comme WSJT-X permettent d’exploiter des signaux extrêmement faibles.
Le FT8, apparu en 2017, connaît un succès spectaculaire.
Il devient possible d’établir des contacts avec des signaux parfois difficilement perceptibles à l’oreille.
Pour certains, ces modes représentent une formidable démonstration de traitement numérique du signal. D’autres préfèrent toujours la conversation en phonie ou la manipulation d’une clé Morse.
Mais cette diversité fait justement partie du radioamateurisme.
CW, SSB, FM, RTTY, SSTV, FT8, FreeDV ou communications numériques : chacun peut explorer la radio à sa manière.
2019 : un satellite amateur immobile dans le ciel
Près de soixante ans après OSCAR 1, une nouvelle étape spectaculaire est franchie.
Le satellite Es’hail-2, lancé en novembre 2018, emporte une charge utile radioamateur développée avec la participation de la Qatar Amateur Radio Society et d’AMSAT-DL.
Elle reçoit le nom de Qatar-OSCAR 100, ou QO-100.
Ses transpondeurs radioamateurs entrent en service en 2019. Il s’agit de la première charge utile radioamateur placée sur un satellite géostationnaire.
À près de 36 000 km au-dessus de l’équateur, QO-100 semble immobile dans le ciel.
Avec une petite parabole, les radioamateurs d’une immense partie de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie peuvent communiquer par satellite.
Ce qui aurait ressemblé à de la science-fiction pour Léon Deloy est devenu accessible depuis un jardin.
Et aujourd’hui ?
La station radioamateur de 2026 aurait été inimaginable pour les pionniers.
Un SDR peut couvrir une immense portion du spectre.
Un ordinateur peut décoder des signaux noyés dans le bruit.
Un Arduino ou un Raspberry Pi peut piloter une antenne, un rotor ou un émetteur.
GNU Radio permet de construire virtuellement son propre récepteur.
Les satellites amateurs passent quotidiennement au-dessus de nos têtes.
QO-100 permet des contacts intercontinentaux par satellite géostationnaire.
Des réseaux numériques côtoient la CW, une technique vieille de plus d’un siècle.
Et pourtant, quelque chose n’a pratiquement pas changé.

Sommes-nous toujours des expérimentateurs ?
Léon Deloy construisait et modifiait son matériel pour découvrir jusqu’où ses signaux pouvaient porter.
Un siècle plus tard, nous faisons finalement la même chose.
Seulement, nos outils ont changé.
Le fer à souder est toujours là, mais il côtoie désormais l’ordinateur, le SDR, le microcontrôleur, le satellite et le logiciel.
Certains construisent des antennes.
D’autres développent des programmes.
Certains expérimentent les hyperfréquences.
D’autres suivent des pico-ballons WSPR, construisent une station QO-100, utilisent GNU Radio ou cherchent à décoder un signal à la limite du bruit.
Et certains continuent tout simplement à lancer : CQ CQ CQ…
Plus d’un siècle d’aventure
Du poste à étincelles au SDR, du Morse au FT8, de l’antenne filaire au satellite géostationnaire, le radioamateurisme a traversé toutes les révolutions des télécommunications.
Il aurait même pu disparaître plusieurs fois.
Mais chaque nouvelle technologie lui a finalement offert un nouveau terrain d’expérimentation.
C’est peut-être là que réside sa véritable force.
Le radioamateurisme n’est pas seulement l’histoire de personnes qui communiquent par radio.
C’est l’histoire de passionnés auxquels on donna autrefois des fréquences dont personne ne voulait vraiment… et qui commencèrent par démontrer qu’elles permettaient de parler au monde entier.

