Allumez votre transceiver sur 20 mètres et rendez-vous sur 14,074 MHz : il y a de fortes chances que vous entendiez immédiatement le curieux bourdonnement du FT8. Passez en VHF ou en UHF : certaines portions sont réservées aux relais, d’autres aux satellites, aux balises ou aux modes numériques.
Tout paraît parfaitement rangé.
Mais qui a décidé de mettre le FT8 ici, les satellites là et les relais ailleurs ? Existe-t-il quelque part une administration mondiale qui attribue chaque fréquence ?
La réponse est plus subtile. Le spectre radioamateur repose sur plusieurs étages : réglementation internationale, réglementation nationale, plans de bandes et conventions entre opérateurs.
1. Tout commence très haut : l’UIT
Au sommet se trouve l’Union internationale des télécommunications (UIT ou ITU), une agence spécialisée des Nations unies.
Son rôle n’est pas de décider que le FT8 utilisera 14,074 MHz. L’UIT travaille à une échelle beaucoup plus large : elle organise le spectre radioélectrique mondial entre les différents services.
Radiodiffusion, aviation, marine, satellites, téléphonie mobile, radionavigation, radioamateurs… tout ce petit monde doit cohabiter.
Le monde est divisé en trois régions radio. La France métropolitaine appartient à la Région 1, avec notamment l’Europe et l’Afrique.
L’UIT définit donc les grandes règles du jeu : par exemple, quelles bandes peuvent être attribuées au service amateur ou au service amateur par satellite.
Mais elle ne vient pas placer nos QSO FT8 au kilohertz près.
2. En France, c’est la réglementation française qui commande
Deuxième étage : l’administration nationale.
En France, la gestion du spectre s’appuie notamment sur le Tableau national de répartition des bandes de fréquences, le fameux TNRBF, élaboré et tenu à jour par l’ANFR.
C’est ici que l’on passe de l’organisation internationale à ce que nous avons réellement le droit d’utiliser en France.
Une règle essentielle doit donc être retenue :
la réglementation nationale prime toujours.
Un plan de bande associatif ou une recommandation internationale ne peut évidemment pas autoriser un radioamateur français à émettre sur une fréquence que la réglementation française ne lui attribue pas.
Nous savons maintenant où nous pouvons émettre.
Reste à savoir comment des milliers de radioamateurs vont se partager cet espace.
3. L’IARU organise la circulation
C’est là qu’intervient l’International Amateur Radio Union (IARU) et, pour nous, l’IARU Région 1.
Imaginez une ville.
L’administration décide quelles parcelles peuvent servir de routes. Mais il reste encore à déterminer où placer les voies de circulation, les pistes cyclables, les arrêts de bus et les parkings.
Le plan de bande joue un rôle comparable.
À l’intérieur des bandes accessibles aux radioamateurs, il recommande des portions adaptées aux différentes activités : CW – phonie – modes numériques – balises – signaux faibles – satellites – relais – communications FM…
Le but est simple : éviter que chacun fasse n’importe quoi n’importe où.
Imaginez un relais FM puissant installé au milieu d’une portion utilisée pour recevoir des signaux satellites extrêmement faibles !

Du cadre international aux usages locaux : qui décide quoi sur nos bandes ?
4. Un plan de bande n’est pas forcément une loi
Voici une distinction fondamentale.
Réglementation ≠ plan de bande ≠ fréquence d’usage.

Le plan de bande organise la cohabitation des différentes activités radioamateurs.
Les plans de bandes de l’IARU sont généralement des recommandations adoptées volontairement par la communauté radioamateur. Certaines de leurs dispositions peuvent cependant être reprises dans les réglementations nationales.
Cela explique pourquoi une fréquence peut être parfaitement légale au sens réglementaire tout en étant un très mauvais choix pour votre émission.
Respecter le plan de bande, c’est aussi respecter les autres utilisateurs.
Et lorsqu’une recommandation IARU et une réglementation nationale sont différentes, aucun doute : la réglementation nationale est prioritaire.
5. Alors, qui a décidé que le FT8 serait sur 14,074 MHz ?
Voilà le cas le plus amusant.
Sur 20 mètres, le FT8 se retrouve massivement autour de : 14,074 MHz USB.
On pourrait imaginer qu’une conférence internationale ait voté solennellement : « À compter de lundi, le FT8 sera sur 14,074 MHz ! »
Il n’en est rien.
WSJT-X fournit des fréquences de travail conventionnelles pour ses différents modes et différentes bandes. Ces fréquences correspondent aux pratiques adoptées par la communauté et peuvent évoluer.
Le logiciel contribue ensuite énormément à leur généralisation : des milliers d’opérateurs installent WSJT-X et disposent immédiatement des mêmes fréquences.
Le phénomène s’auto-entretient.
Plus il y a de stations sur 14,074 MHz, plus il devient intéressant d’y aller. Et plus les opérateurs y vont, plus 14,074 MHz devient la fréquence mondiale du FT8.
C’est donc essentiellement une convention internationale devenue un standard de fait, compatible avec l’organisation générale de la bande.
Personne ne vous empêche techniquement de configurer WSJT-X sur une autre fréquence autorisée. Mais si vous souhaitez contacter le monde entier en FT8, mieux vaut aller là où le monde entier écoute !

14,074 MHz : une convention devenue le rendez-vous mondial du FT8 sur 20 mètres.
6. Pourquoi les satellites ont-ils leur propre quartier ?
Le problème devient encore plus évident avec les satellites radioamateurs.
Leurs signaux peuvent être faibles et affectés par l’effet Doppler. Surtout, un satellite peut être reçu simultanément depuis une immense zone géographique.
Un brouillage local qui paraît insignifiant peut donc perturber une activité beaucoup plus large.
Les plans de bandes prévoient ainsi des portions adaptées au service amateur par satellite, notamment dans certaines bandes VHF et UHF.
Et contrairement au FT8, il existe ici une dimension réglementaire supplémentaire : le service amateur par satellite est lui-même défini dans les allocations internationales et nationales.
On comprend alors pourquoi installer un relais terrestre dans une portion destinée aux satellites serait particulièrement malvenu.
7. Et les relais ?
Les relais posent encore un autre problème.
Deux stations FT8 peuvent arrêter leur émission et changer de fréquence. Un relais installé au sommet d’un pylône est là 24 heures sur 24.
Il faut donc coordonner :
- sa fréquence d’émission ;
- sa fréquence de réception ;
- le décalage entre les deux ;
- l’espacement des canaux ;
- sa zone de couverture ;
- les autres relais utilisant éventuellement les mêmes fréquences.
Les plans VHF/UHF sont donc particulièrement structurés afin que relais, simplex, satellites, balises et communications à signaux faibles puissent cohabiter.
Ce n’est plus seulement une question de fréquence : la géographie entre également dans l’équation.
8. Et lorsqu’un nouveau mode apparaît ?
Les plans de bandes ne sont pas gravés dans le marbre.
Imaginez demain un nouveau mode numérique baptisé « F5K8 ».
Quelques expérimentateurs commencent à l’utiliser. Une fréquence devient progressivement habituelle. Le logiciel la propose par défaut. Le nombre d’utilisateurs augmente.
Nous pourrions alors avoir : expérimentation → fréquence d’usage → adoption internationale → recommandations → éventuelle évolution du plan de bande.
Les associations membres de l’IARU peuvent proposer des évolutions qui sont étudiées dans les groupes de travail et lors des conférences.
Le plan de bande est donc le reflet d’un radioamateurisme qui évolue.
9. Avant d’appuyer sur PTT…
Lorsqu’on souhaite utiliser une fréquence inhabituelle, cinq questions permettent d’éviter bien des problèmes :
La fréquence est-elle autorisée en France ?
Mon mode et ma largeur de bande y sont-ils autorisés ?
Que recommande le plan IARU Région 1 ?
Existe-t-il déjà une activité particulière à cet endroit ?
Mon émission risque-t-elle de gêner d’autres utilisateurs ?
Être autorisé à émettre quelque part ne signifie pas nécessairement qu’il soit intelligent de le faire.
Une gigantesque entente entre radioamateurs
Finalement, personne n’a décidé seul que « le FT8 serait ici, les satellites là et les relais ailleurs ».
L’UIT organise le spectre mondial. Les administrations nationales déterminent ce qui est légal dans chaque pays. L’IARU et ses associations membres coordonnent les usages. Les développeurs et les communautés font émerger certaines fréquences conventionnelles.
Et au bout de la chaîne se trouve… le radioamateur devant son VFO.
Une grande partie du système fonctionne parce que des millions d’opérateurs acceptent volontairement de respecter les mêmes usages.
C’est peut-être cela le plus remarquable : derrière nos quelques kilohertz de FT8, une fréquence satellite ou le shift d’un relais se cachent plus d’un siècle de réglementation, de coordination internationale et de gentlemen’s agreement.
Pour aller plus loin
- IARU — Band Plans : principes généraux et rôle des plans de bandes
https://www.iaru.org/reference/band-plans-2/ - IARU Region 1 — Band Plans : plans applicables à notre région
https://www.iaru-r1.org/on-the-air/band-plans/ - IARU Region 1 — VHF/UHF/Microwaves : organisation des bandes VHF, UHF et supérieures
https://www.iaru-r1.org/about-us/committees-and-working-groups/vhf-uhf-shf-committee-c5/vhf-up-bandplanning/ - ANFR — TNRBF : Tableau national de répartition des bandes de fréquences
https://www.anfr.fr/planifier/le-tnrbf/le-tnrbf - ANFR — Radioamateurs : réglementation et informations françaises
https://www.anfr.fr/gerer/radioamateurs - WSJT-X — Guide utilisateur : fonctionnement du logiciel et fréquences de travail conventionnelles
https://wsjt.sourceforge.io/wsjtx-main_en.html
