À l’occasion du JARL Ham Fair 2026, qui s’est tenu les 29 et 30 août à Tokyo, AOR a créé la surprise en présentant une évolution de son récepteur haut de gamme AR5700D : une version dont la couverture est étendue jusqu’à 6 GHz.
Le prototype présenté comme AR5700D 6GHz Extended Version annonce ainsi une réception continue de 9 kHz à 6000 MHz. Une plage impressionnante : entre ses deux extrémités, le rapport de fréquences dépasse 660 000 !
Mais comment une seule radio peut-elle recevoir aussi bien les très basses fréquences que les hyperfréquences ? Suffirait-il d’installer un convertisseur analogique-numérique très rapide derrière la prise d’antenne ?
Pas vraiment. Le véritable secret se trouve dans ce que les électroniciens appellent le frontal RF.
Le SDR ne règle pas tous les problèmes
Sur le papier, le principe d’un récepteur SDR paraît simple :
Antenne → convertisseur A/N → FPGA/DSP → démodulation
Les convertisseurs modernes sont extrêmement rapides et permettent de numériser des fréquences autrefois inaccessibles directement. Mais un problème demeure : l’antenne ne reçoit pas uniquement le petit signal qui nous intéresse.
Imaginons vouloir écouter un signal de –120 dBm, tandis qu’un puissant émetteur voisin arrive à –20 dBm.
La différence atteint 100 dB !
Si tout cela est envoyé sans précaution vers un amplificateur, un mélangeur ou un convertisseur, celui-ci peut saturer. Apparaissent alors désensibilisation, signaux fantômes et produits d’intermodulation.
Le travail doit donc commencer avant la numérisation.
Une gare de triage derrière l’antenne
Un récepteur couvrant plusieurs gigahertz ne possède pas réellement un unique chemin RF capable de tout recevoir simultanément.
Son frontal ressemble davantage à une gare de triage :
Antenne → protection → commutation → filtres → amplificateur → mélangeur → ADC → FPGA/DSP
Lorsque l’utilisateur choisit une fréquence, des commutateurs électroniques sélectionnent automatiquement le chemin RF correspondant.

Le frontal RF trie, filtre et adapte le signal avant sa numérisation et son traitement par le DSP.
Le AR5700D actuel, couvrant 9 kHz à 3,7 GHz, en fournit un remarquable exemple. AOR indique que les fréquences inférieures à 25 MHz sont divisées en 8 plages de filtrage, tandis qu’au-dessus de 25 MHz le frontal utilise 16 plages RF.
Pourquoi autant de filtres ?
Parce qu’avant d’amplifier le signal, il est préférable d’éliminer tout ce qui se trouve très loin de la fréquence recherchée.
Le préselecteur, premier gardien du récepteur
Supposons que nous écoutions 145 MHz. Pourquoi laisser entrer simultanément les puissants émetteurs FM autour de 100 MHz, la télévision, la téléphonie mobile et quantité d’autres signaux ?
Le préselecteur ne conserve qu’une portion du spectre.
Cette opération doit intervenir très tôt dans la chaîne, idéalement avant les composants susceptibles de produire de l’intermodulation. Deux puissants signaux hors bande peuvent en effet se combiner dans un composant non linéaire et créer artificiellement un troisième signal exactement dans la bande que nous écoutons.
Même le meilleur DSP du monde ne pourra plus distinguer ce faux signal d’un véritable signal radio : le mal a été fait avant la numérisation.

Le AR5700D découpe son immense plage de réception en plusieurs bandes de filtrage sélectionnées automatiquement.
À plusieurs GHz, une piste devient un composant
Autre difficulté : on ne construit pas un filtre pour 100 kHz comme un filtre pour 5 GHz.
Aux fréquences relativement basses, résistances, condensateurs et inductances restent des composants bien individualisés.
En montant en fréquence, leurs imperfections deviennent importantes. Les pistes du circuit imprimé elles-mêmes commencent à se comporter comme des éléments RF.
Le AR5700D actuel illustre parfaitement cette évolution. AOR indique qu’entre 2,1 et 3,7 GHz, son frontal comporte cinq banques de filtres d’environ 300 MHz de largeur utilisant des filtres interdigitaux à deux étages, associés à des amplificateurs faible bruit et réalisés à l’aide de lignes microstrip.
À ces fréquences, la longueur et la largeur de quelques millimètres de cuivre ne servent donc plus seulement à relier deux composants : elles font partie du composant.

De la HF aux micro-ondes, les composants et même les pistes du circuit deviennent partie intégrante du filtrage RF.
Pourquoi ces compartiments métalliques ?
En observant l’intérieur d’un récepteur professionnel, on découvre souvent des circuits enfermés dans de petites cavités métalliques.
Ce n’est pas esthétique.
À plusieurs gigahertz, les circuits peuvent se coupler entre eux. Un oscillateur local peut rayonner vers un autre étage, deux filtres peuvent s’influencer et des signaux parasites peuvent apparaître.
AOR utilise ainsi sur le AR5700D un blindage en aluminium moulé de 2 mm d’épaisseur, compartimenté selon les différentes sections RF.
Nous sommes déjà beaucoup plus proches de la conception micro-ondes que de la radio traditionnelle.
En réalité, deux architectures cohabitent
Autre surprise : le AR5700D documenté actuellement n’utilise pas la même méthode sur toute sa couverture.
De 9 kHz à 25 MHz, AOR emploie une architecture à conversion directe.
De 25 MHz à 3,7 GHz, le récepteur devient un double superhétérodyne, avec une première fréquence intermédiaire de 321,95 ou 412,05 MHz, puis une seconde à 45,05 MHz.
Ce n’est qu’ensuite que le traitement numérique prend véritablement le relais.
Cela rappelle une chose importante : SDR et superhétérodyne ne sont pas des technologies opposées. Un excellent SDR peut parfaitement employer des mélangeurs et des fréquences intermédiaires avant de numériser le signal.
Le mélangeur : un ascenseur à fréquences
Le mélangeur constitue justement l’une des clés du système.
Plutôt que de demander à toute l’électronique numérique de travailler directement à 2, 3 ou 6 GHz, un oscillateur local et un mélangeur déplacent le signal vers une fréquence intermédiaire beaucoup plus facile à traiter.
C’est une sorte d’ascenseur :
quelle que soit la fréquence sélectionnée, on la transporte jusqu’à l’étage où l’attend le traitement numérique.
Mais cet oscillateur local doit être extrêmement stable et surtout présenter un très faible bruit de phase. Plus on monte en fréquence, plus cette exigence devient difficile à satisfaire.
Sensibilité ou résistance aux signaux forts ?
Le frontal doit également résoudre un compromis permanent.
Un LNA, amplificateur à faible bruit, permet d’améliorer la réception des petits signaux. Mais trop de gain augmente le risque de saturation en présence d’un signal puissant.
À l’inverse, un atténuateur améliore la résistance aux signaux forts mais dégrade la sensibilité.
Un récepteur performant doit donc jongler entre :
filtrage + amplification + atténuation + dynamique.
C’est une grande partie de la différence entre un simple récepteur large bande et un appareil professionnel.
Et de 3,7 à 6 GHz ?
C’est justement là que la nouvelle version du AR5700D devient intéressante.
AOR a présenté au Ham Fair une couverture atteignant 6000 MHz, avec notamment une adaptation de l’entrée ANT1. En revanche, l’entreprise n’a pas encore publié le supplément technique détaillant l’architecture de cette nouvelle section 3,7–6 GHz.
Il serait donc prématuré d’affirmer comment elle est exactement réalisée.
Mais atteindre 6 GHz impose nécessairement de maîtriser filtres, commutation, amplificateurs, mélangeurs, lignes microstrip, blindages et pertes jusque dans la bande des 5,7 GHz radioamateur.
Et l’antenne dans tout cela ?
Une dernière difficulté demeure : si le récepteur couvre 9 kHz–6 GHz, l’antenne universelle parfaite, elle, n’existe pas.
Une boucle active pourra être excellente en LF/HF, une discone intéressante en VHF/UHF, tandis qu’à 2,4 ou 5,7 GHz une antenne dédiée donnera généralement de bien meilleurs résultats.
AOR propose d’ailleurs pour ses récepteurs plusieurs antennes ainsi qu’un système permettant de sélectionner automatiquement différentes antennes suivant la fréquence.
Ce qu’il faut retenir
Recevoir de 9 kHz à 6 GHz n’est donc pas simplement une affaire d’ADC ultrarapide.
Derrière la prise d’antenne se cache toute une chaîne :
protection → filtres commutés → LNA/atténuation → mélangeurs → oscillateurs locaux → ADC → FPGA → DSP.
Le paradoxe du SDR moderne est finalement assez joli : plus le traitement devient numérique, plus la qualité de l’électronique analogique placée devant lui reste déterminante.
Pour aller plus loin
- AOR – AR5700D : https://www.aor.co.jp/receiver/product/ar5700d/
- AOR – Documentation et supplément technique : https://www.aorja.com/support/manuals.html
- HamLife – AR5700D 6GHz au Ham Fair 2026 : https://www.hamlife.jp/
- Analog Devices – Préselection des récepteurs large bande : https://www.analog.com/en/resources/analog-dialogue/articles/how-digitally-tunable-filters-enable-wideband-receiver-applications.html
