
Depuis des décennies, le radioamateur qui souhaite suivre un satellite commence presque toujours par télécharger ses TLE. Ces deux mystérieuses lignes de chiffres alimentent ensuite GPredict, SatPC32 ou d’autres logiciels capables de calculer le prochain passage, l’azimut, l’élévation et même la correction Doppler.
Mais en juillet 2026, ce vénérable format a rencontré une limite qui était inscrite dans sa conception depuis l’origine : il n’y a tout simplement plus assez de place pour numéroter les nouveaux objets spatiaux.
Deux lignes qui ont fait le tour du monde
Un TLE — Two-Line Element set — ressemble à ceci :
ISS (ZARYA)
1 25544U 98067A 26200.12345678 ...
2 25544 51.6400 123.4567 ...
Derrière cette apparence peu engageante se trouvent les paramètres décrivant l’orbite : inclinaison, excentricité, argument du périgée, anomalie moyenne, mouvement moyen, époque de référence, etc.Chaque information possède une position déterminée dans la ligne. Le numéro NORAD de l’objet, par exemple, occupe un champ de seulement cinq caractères.

Anatomie d’un TLE. Les paramètres orbitaux sont codés dans deux lignes de 69 caractères selon des positions fixes. Ce format très compact fournit notamment à SGP4 les éléments nécessaires pour calculer la position future du satellite.
Le principe était parfaitement logique à l’époque : produire un format extrêmement compact et facilement transmissible. Mais plusieurs décennies plus tard, cette économie de caractères devient une contrainte.
Le mur des 99 999 est arrivé
Le problème était connu depuis longtemps, mais il est désormais très concret.
Le 11 juillet 2026, avec l’ajout de Saramago, CelesTrak a annoncé l’épuisement de l’espace disponible pour les numéros de catalogue traditionnels sur cinq chiffres. Les nouveaux objets utilisent désormais des identifiants à six chiffres, à partir de 100000.

Le mur des 99 999. Le TLE classique ne réserve que cinq caractères au numéro de catalogue NORAD. Le passage aux identifiants à six chiffres en juillet 2026 rend donc nécessaire l’utilisation de formats capables de représenter les nouveaux objets, comme l’OMM.
Or regardons notre TLE :
1 25544U ...
└────┘
5 caractères
Essayons maintenant :
100000
Il faut six caractères.
Le TLE classique ne peut donc plus représenter directement ces nouveaux numéros. CelesTrak est très clair : les données GP des nouveaux objets catalogués avec ces identifiants ne seront plus disponibles sous forme de TLE traditionnel. Au 21 août 2026, le catalogue officiel avait déjà atteint 100403.
Une solution intermédiaire appelée Alpha-5 permet de coder davantage d’identifiants en utilisant des caractères alphabétiques. Elle prolonge la vie de certains logiciels, mais ne règle pas les autres limitations structurelles du TLE.
Le successeur existe déjà : OMM
Il n’est heureusement pas nécessaire d’inventer un nouveau format dans l’urgence.
Le CCSDS — Consultative Committee for Space Data Systems normalise notamment l’OMM, Orbit Mean-Elements Message. Celui-ci fait partie du standard Orbit Data Messages. Sa version actuelle est le CCSDS 502.0-B-3, publiée en 2023.
Au lieu de chercher une information à une position précise dans une ligne, on travaille avec des champs clairement identifiés :
OBJECT_NAME = ISS (ZARYA)
NORAD_CAT_ID = 25544
EPOCH = ...
INCLINATION = ...
ECCENTRICITY = ...
MEAN_MOTION = ...
L’OMM peut être représenté notamment en KVN ou XML. Pour ses services GP, CelesTrak propose également des représentations utilisant les mots-clés OMM en JSON et CSV, beaucoup plus faciles à intégrer dans les applications modernes. Depuis mai 2026, CelesTrak utilise même CSV comme format par défaut pour ses requêtes GP.
Attention : SGP4 ne disparaît pas
C’est probablement le point le plus important à comprendre.
TLE et SGP4 ne sont pas la même chose.

Du fichier orbital à la station radioamateur. TLE et OMM sont des formats servant à transmettre les éléments orbitaux ; SGP4 reste le modèle qui les propage pour déterminer la position et la vitesse du satellite. Ces calculs permettent ensuite de prévoir les passages, de commander le rotor et de corriger automatiquement le Doppler.
Le TLE est essentiellement la manière de stocker et transmettre les éléments orbitaux. SGP4 est le modèle mathématique utilisé pour les propager dans le temps.
On peut résumer ainsi :

Passer du TLE à l’OMM ne signifie donc pas nécessairement jeter les algorithmes utilisés actuellement. L’OMM a justement été conçu pour transmettre des éléments moyens orbitaux et fait partie des formats normalisés d’échange de données orbitales.
Et pour nos stations radioamateurs ?
À court terme, rien ne va brutalement cesser de fonctionner. Les satellites possédant déjà un numéro NORAD compatible avec le TLE pourront continuer à être distribués et suivis de cette manière. La liste radioamateur de CelesTrak contient d’ailleurs toujours de nombreux satellites historiques sous cette forme.
Le problème concernera surtout les futurs satellites.
Nos logiciels de poursuite, scripts Python, Raspberry Pi et systèmes automatisés de commande de rotor devront progressivement apprendre à lire autre chose que deux lignes de 69 caractères.
Pour un développeur, accepter du CSV, JSON ou OMM est aujourd’hui beaucoup plus raisonnable que de construire un nouveau programme dépendant exclusivement du TLE.
La fin d’une époque, pas celle du suivi satellite
Le TLE aura rendu un service extraordinaire. Compact, universel et relativement simple à échanger, il est devenu un langage commun pour des générations de passionnés de satellites.
Mais l’espace autour de la Terre de 2026 n’est plus celui des années 1980.
Le franchissement des 100000 objets catalogués en juillet 2026 constitue donc un excellent symbole : ce n’est pas notre manière de calculer les orbites qui doit nécessairement disparaître, mais la vieille enveloppe de 69 caractères dans laquelle nous transportons leurs paramètres.
Pour les radioamateurs qui développent aujourd’hui leurs propres trackers, la recommandation devient donc simple :
prévoyez dès maintenant autre chose que le seul TLE.