Imaginez : il est 18 heures et, brutalement, tout s’éteint.
Plus d’électricité. La box Internet ne répond évidemment plus. Le réseau mobile fonctionne encore quelques minutes ou quelques heures grâce aux alimentations de secours de certaines installations, puis devient progressivement difficile ou impossible à utiliser.
Notre smartphone possède encore 70 % de batterie… mais il ne sert presque plus à rien pour communiquer.
Pour un radioamateur, la question devient alors particulièrement intéressante : comment continuer à transmettre des informations lorsqu’Internet et les réseaux téléphoniques ne sont plus disponibles ?
Trois technologies reviennent régulièrement dans les discussions : Meshtastic, Winlink et AREDN.
Toutes utilisent la radio, toutes peuvent fonctionner sans connexion Internet, mais elles sont tellement différentes qu’il serait trompeur de simplement chercher laquelle est « la meilleure ».
Nous allons donc provoquer virtuellement une panne générale et regarder ce qu’il reste après quelques heures, puis quelques jours.

Quand Internet et le réseau mobile disparaissent, Meshtastic, AREDN et Winlink peuvent maintenir des communications radio indépendantes.
1 — Trois réseaux, trois philosophies
Avant de couper le courant, présentons nos trois candidats.
Meshtastic transforme de petits modules radio LoRa en un réseau maillé autonome. Un message peut être transmis directement entre deux appareils ou relayé par d’autres nœuds. Le projet est open source, décentralisé et conçu pour fonctionner sans antenne cellulaire ni Internet.
Winlink est essentiellement un système de messagerie électronique utilisant la radio. Il permet à une station radioamateur d’envoyer et de recevoir des messages par HF, VHF ou UHF. Plusieurs modes sont disponibles, notamment VARA HF, VARA FM, Packet AX.25, ARDOP ou PACTOR selon l’installation.
Enfin, AREDN, pour Amateur Radio Emergency Data Network, construit quelque chose qui ressemble davantage à un véritable réseau informatique radio. Plusieurs nœuds établissent des liaisons IP entre eux et peuvent transporter différents services informatiques.
Autrement dit :
Meshtastic transporte surtout de petits messages.
Winlink transporte principalement du courrier électronique.
AREDN transporte du réseau IP.
La comparaison devient déjà beaucoup plus intéressante.
2 — 18 h 05 : Internet vient de disparaître
Notre première panne vient de se produire.
Meshtastic ne s’en aperçoit pratiquement pas.
Le smartphone communique par Bluetooth avec un petit terminal LoRa. Celui-ci transmet directement vers un autre nœud Meshtastic ou utilise des nœuds intermédiaires.
Nous pouvons donc avoir : Téléphone → nœud A → nœud B → nœud C → destinataire

Meshtastic utilise LoRa pour transmettre messages et positions de nœud en nœud, sans Internet ni réseau mobile.
Aucun opérateur téléphonique n’intervient dans cette communication.
La technologie LoRa permet des liaisons de plusieurs kilomètres dans de bonnes conditions, mais il faut immédiatement oublier une idée reçue : un petit boîtier posé sur une table ne couvrira pas miraculeusement une région entière.
En radio, la hauteur, le dégagement et l’antenne restent déterminants.
Un petit nœud installé sur un point haut pourra être beaucoup plus utile que plusieurs appareils enfermés dans des habitations.
En Europe, Meshtastic prend notamment en charge la bande 868 MHz. Sa documentation indique pour son profil européen 868 MHz une plage de 869,40 à 869,65 MHz, jusqu’à +27 dBm ERP et un duty cycle de 10 % pour la configuration concernée.
Mais LoRa paie sa remarquable portée par un débit extrêmement faible.
Meshtastic sera excellent pour transmettre : « Tout va bien. » « Besoin d’aide au point X. » « Rendez-vous à 10 heures. » ou une position GPS.
Il ne faudra évidemment pas lui demander de transporter une vidéo !
3 — 19 h : le réseau mobile commence à souffrir
Nous devons maintenant envoyer une information à quelqu’un situé à 300 kilomètres.
Meshtastic pourrait théoriquement relayer un message à travers plusieurs nœuds, mais il faudrait qu’un réseau suffisamment dense existe entre le départ et l’arrivée.
C’est ici que Winlink change complètement la donne.
Avec une station HF, nous pouvons avoir : Ordinateur → transceiver HF → propagation ionosphérique → station Winlink distante
La distance n’est alors plus nécessairement de quelques kilomètres.
Elle peut devenir de plusieurs centaines, voire de milliers de kilomètres lorsque les conditions de propagation le permettent.
Et surtout, Winlink sait transporter de véritables messages électroniques.
On peut rédiger tranquillement son message sur l’ordinateur, établir la liaison radio, transférer le courrier puis libérer la fréquence.
Winlink prend notamment en charge les pièces jointes, les informations de position, certains bulletins et formulaires.
4 — Mais Winlink utilise Internet !
Oui… souvent.
Dans son fonctionnement habituel, une station radio se connecte à une passerelle RMS (Radio Message Server), laquelle utilise ensuite Internet pour rejoindre l’infrastructure Winlink.
On pourrait donc penser : Internet tombe = Winlink tombe.
Ce serait oublier une partie particulièrement intéressante du système.
Winlink possède des possibilités de fonctionnement Peer-to-Peer ainsi qu’un Hybrid Network permettant un acheminement utilisant la radio lorsque les connexions Internet nécessaires ne sont plus disponibles. La documentation Winlink présente explicitement des modes de fonctionnement avec ou sans Internet.

Winlink permet d’acheminer des messages par radio, notamment en HF, même lorsque l’accès à Internet devient indisponible.
Dans le réseau hybride, certaines passerelles RMS peuvent transférer les messages vers d’autres passerelles par HF.
Nous obtenons alors quelque chose comme : Utilisateur → HF → RMS → HF → RMS → utilisateur sans dépendre nécessairement d’Internet pour toute la chaîne.
Le réseau hybride a justement été conçu pour permettre un transfert de messages entièrement radio lorsque l’infrastructure Internet devient indisponible.
C’est une différence fondamentale lorsqu’on parle de communications de secours.
5 — 6 heures après la panne : nous voulons davantage qu’un message
Supposons maintenant qu’une association ou un radio-club installe un centre de coordination.
Nous voudrions connecter plusieurs ordinateurs, transférer des documents, installer une messagerie locale, éventuellement utiliser des téléphones IP ou consulter un serveur Web interne.
Meshtastic n’est pas conçu pour cela.
Winlink non plus.
C’est exactement le domaine dans lequel AREDN devient intéressant.
Un réseau AREDN est beaucoup plus proche d’un réseau informatique classique.
Imaginons trois sites : Radio-club ⇄ château d’eau ⇄ mairie

AREDN crée un véritable réseau IP maillé par radio, capable de transporter messagerie, fichiers, VoIP et autres services sans dépendre d’Internet.
Chaque site possède un nœud radio AREDN.
Derrière ces nœuds, nous pouvons installer des ordinateurs, des serveurs et différents équipements IP.
Le réseau peut alors transporter les services informatiques disponibles sur cette infrastructure.
Nous venons pratiquement de reconstruire un petit Internet privé… mais par radio.
6 — Le formidable avantage d’AREDN est aussi son principal défaut
Avec des liaisons radio adaptées, AREDN peut offrir des débits sans commune mesure avec Meshtastic ou une liaison Winlink HF.
Cela ouvre la porte au transfert de fichiers, à la téléphonie IP, à des pages Web locales, à des caméras ou à différents services réseau.
Mais il y a une condition.
Le réseau doit exister !
Deux petites cartes LoRa Meshtastic peuvent être sorties d’un tiroir, alimentées et utilisées presque immédiatement.
Une station HF peut contacter une autre station située à plusieurs centaines de kilomètres sans installer de relais tous les 20 kilomètres.
AREDN demande généralement davantage de préparation.
Il faut des nœuds correctement placés, des antennes, des alimentations et surtout des liaisons radio convenables entre les différents points.
Un réseau AREDN préparé avant la catastrophe peut devenir une remarquable infrastructure locale.
Vouloir le construire après la catastrophe sera beaucoup plus compliqué.
7 — 24 heures : le véritable ennemi apparaît
Nous avions presque oublié quelque chose.
Il n’y a toujours pas d’électricité !
Et c’est peut-être ici que Meshtastic possède son avantage le plus spectaculaire.
Un petit module LoRa consomme relativement peu d’énergie. Une batterie et un petit panneau solaire peuvent donc permettre de construire un nœud autonome pendant une longue période.
Winlink HF joue dans une autre catégorie.
Il faut généralement :
- un transceiver ;
- un ordinateur ou un système de contrôle ;
- une interface éventuelle ;
- une alimentation ;
- et surtout de l’énergie pendant l’émission.
Un émetteur HF de 50 ou 100 W réclame évidemment beaucoup plus à une batterie qu’un petit module LoRa.
AREDN se situe quelque part entre les deux. Un nœud réseau ne consomme pas nécessairement énormément, mais un réseau complet comprend plusieurs équipements qu’il faudra tous maintenir en fonctionnement.
Une panne de 30 minutes n’est donc pas très intéressante pour notre comparaison.
Une panne de 72 heures, en revanche, change complètement la situation.
8 — 5 km, 50 km ou 500 km ?
Essayons maintenant trois distances.
À 5 kilomètres
Pour envoyer quelques messages entre plusieurs personnes, Meshtastic peut parfaitement convenir si le relief et le placement des nœuds permettent les liaisons.
Pour connecter deux bâtiments avec un véritable réseau informatique, AREDN devient beaucoup plus intéressant.
Winlink serait ici souvent disproportionné si le seul besoin était d’envoyer « Tout va bien » au quartier voisin.
À 50 kilomètres
Tout dépend maintenant du relief.
Meshtastic peut profiter de relais bien placés sur des points hauts.
AREDN peut établir d’excellentes liaisons entre sites correctement dégagés avec des antennes adaptées.
Mais sans infrastructure intermédiaire, les deux solutions deviennent plus difficiles.
À 500 kilomètres
La HF change complètement les règles du jeu.
Une station Winlink HF correctement équipée peut profiter de la propagation ionosphérique pour établir une liaison à grande distance sans avoir à construire une chaîne de relais entre les deux points.
C’est l’un des grands avantages historiques de la radio HF : la distance ne nécessite pas forcément une infrastructure intermédiaire terrestre.
9 — Et si un relais tombe ?
C’est ici qu’intervient la notion de résilience.
Imaginons : A → B → C → D
Si C disparaît, la communication est interrompue… sauf si un autre chemin existe.
Un réseau maillé prend tout son intérêt lorsque plusieurs routes radio sont possibles.
Mais attention au mot « mesh ».
Un réseau maillé ne crée pas magiquement des chemins qui n’existent pas physiquement.
Si un village dépend d’un unique nœud installé sur une colline et que celui-ci tombe en panne, aucun algorithme ne pourra inventer une liaison radio impossible.
La véritable résilience nécessite donc de la redondance : plusieurs nœuds, plusieurs chemins, plusieurs alimentations et, idéalement, plusieurs technologies.
10 — 72 heures : lequel fonctionne encore ?
C’est la mauvaise question !
Après trois jours sans électricité ni Internet, chaque système conserve des qualités différentes.
Meshtastic est remarquablement adapté aux communications courtes, locales et économes en énergie.
Winlink HF apporte la capacité de franchir de grandes distances et d’échanger des messages structurés sans nécessiter une succession de relais locaux. Son réseau hybride ajoute une possibilité d’acheminement radio lorsque Internet disparaît.
AREDN peut offrir de loin les services informatiques les plus riches, mais son efficacité dépend fortement d’une infrastructure radio préparée, correctement implantée et secourue électriquement.
Finalement, nous comparions trois choses qui ne font pas le même métier.
11 — Et si nous utilisions les trois ?
Voilà peut-être l’expérience la plus intéressante.
Imaginons un réseau départemental préparé à l’avance.
Dans les quartiers et les villages, de petits nœuds Meshtastic alimentés par batterie ou solaire transmettent messages courts et positions.
Certains radioamateurs servent de points de communication.
Les sites importants sont reliés par AREDN, constituant une dorsale IP indépendante permettant aux équipes d’utiliser messagerie locale, fichiers, serveurs et téléphonie IP.
Enfin, quelques stations possèdent une installation Winlink HF capable d’envoyer les informations importantes beaucoup plus loin.
Nous obtenons alors : Meshtastic → communications locales – AREDN → réseau informatique régional – Winlink HF → communications longue distance

Meshtastic, AREDN et Winlink peuvent se compléter : communications locales, réseau IP régional et liaisons HF longue distance.
Nous ne cherchons plus à savoir lequel remplacera les deux autres.
Nous utilisons chaque technologie là où elle est la plus efficace.
12 — Attention à la réglementation
Une dernière distinction est indispensable.
Utiliser Meshtastic sur une bande destinée aux dispositifs de faible portée et utiliser AREDN ou Winlink sur les bandes radioamateurs ne relève pas exactement du même cadre.
En France, l’ANFR rappelle que les transmissions du service amateur doivent rester en rapport avec l’objet de ce service et que les communications internationales pour le compte de tierces personnes sont encadrées.
Autre point particulièrement important : la réglementation française interdit de coder les transmissions entre stations d’amateur dans le but d’en obscurcir le sens, sauf exception prévue pour certains signaux de commande du service amateur par satellite. Les communications pour des tiers non radioamateurs sont également encadrées, avec une exception notamment prévue pour les situations d’urgence ou les secours en cas de catastrophe.
Cette question est importante avec Meshtastic, car celui-ci propose normalement du chiffrement. Sa documentation indique notamment l’utilisation de clés prépartagées et permet aussi de désactiver le chiffrement, notamment lorsqu’un fonctionnement en bande amateur l’exige.
Il faut donc toujours distinguer la technologie qui permet quelque chose de la réglementation qui autorise son utilisation sur une fréquence donnée.
Conclusion — Le réseau qui survit est celui que nous avons préparé
Une panne générale nous apprend finalement quelque chose de très simple.
La technologie seule ne suffit pas.
Le meilleur transceiver HF du monde devient inutile avec une batterie vide.
Un magnifique réseau AREDN devient inutile si son unique point haut n’est pas secouru.
Et vingt terminaux Meshtastic rangés dans un tiroir ne constituent pas encore un réseau.
La résilience vient de plusieurs éléments : des équipements simples, des alimentations autonomes, des antennes correctement installées, des chemins redondants et surtout des opérateurs qui savent utiliser leur matériel avant que la panne ne survienne.
Meshtastic, Winlink et AREDN ne sont donc pas réellement concurrents.
Ils peuvent devenir trois étages d’une même infrastructure :
Meshtastic pour le terrain, AREDN pour le réseau local ou régional et Winlink HF pour aller beaucoup plus loin.
Et c’est peut-être là que le radioamateurisme retrouve l’une de ses raisons d’être : lorsque les réseaux modernes deviennent silencieux, nous savons encore comment établir une liaison avec une antenne, une batterie… et quelques watts.
Liens utiles
Voici les sources principales que je conserverais en fin d’article :
- Site officiel Meshtastic — présentation et documentation du réseau LoRa.
- Winlink Global Radio Email — site officiel.
- Winlink : fonctionnement avec ou sans Internet — particulièrement pertinent pour notre scénario.
- Winlink Hybrid Network — fonctionnement radio-only entre passerelles.
- Winlink : logiciels clients et protocoles disponibles.
- Documentation officielle AREDN.
- AREDN : services disponibles sur le réseau.
- Qu’est-ce qu’un réseau AREDN ?.
- ANFR — Tableau national de répartition des bandes de fréquences.
- ANFR — réglementation des réseaux Wi-Fi/RLAN.