Et si la télégraphie m’était contée !

De Morse à la radio moderne

Il suffit parfois de tourner le bouton d’un récepteur sur les bandes radioamateurs pour entendre surgir du bruit une succession de sons brefs et longs : ti-ti-tah, tah-ti-ti-ti…

À l’heure des satellites, d’Internet, du FT8 et des transmissions numériques, on pourrait croire cette manière de communiquer reléguée au musée. Pourtant, chaque jour, des milliers de radioamateurs continuent d’échanger ainsi à travers le monde.

Cette survivante a un nom : la CW, héritière directe de près de deux siècles de télégraphie.

Au commencement était… le fil

Bien avant que l’on imagine transmettre une voix par radio, une révolution avait déjà bouleversé les communications : le télégraphe électrique.

Dans les années 1830, plusieurs inventeurs travaillent sur des systèmes permettant d’envoyer une information grâce à l’électricité. Parmi eux, l’Américain Samuel Morse, associé notamment à Alfred Vail, développe un télégraphe électrique et un système de codage permettant de représenter les caractères.

Le principe est génialement simple : plutôt que transmettre directement une lettre, on transmet une succession d’impulsions.

Le fameux code Morse est né.

Le 24 mai 1844, Morse réalise une démonstration restée célèbre entre Washington et Baltimore avec le message :

« What hath God wrought ».

Le télégraphe allait bientôt couvrir les continents de milliers de kilomètres de fils.

Mais un problème subsistait : comment communiquer lorsqu’il n’y avait plus de fil ?

Le Morse prend les airs

À la fin du XIXe siècle, les expériences sur les ondes électromagnétiques ouvrent une nouvelle possibilité : transmettre les signaux télégraphiques… sans conducteur entre l’émetteur et le récepteur.

C’est l’époque de la TSF, la télégraphie sans fil.

Des expérimentateurs comme Guglielmo Marconi mettent progressivement au point des systèmes capables d’établir des communications sur des distances toujours plus importantes.

Le Morse quitte alors les poteaux télégraphiques pour voyager dans les airs.

L’intérêt est considérable, particulièrement en mer. Pour la première fois, un navire peut communiquer avec la terre alors qu’il se trouve à des centaines de kilomètres des côtes.

Les opérateurs radio, avec leurs écouteurs et leur manipulateur, deviennent indispensables à bord de nombreux bâtiments.

Pendant plusieurs décennies, la télégraphie sera ainsi l’un des principaux moyens de communication radio à longue distance.

Deux siècles de télégraphie CW

Du télégraphe électrique à la station radioamateur moderne : près de deux siècles d’évolution, mais toujours le même code.

SOS : trois lettres… qui n’en sont pas vraiment

Parmi les séquences Morse les plus connues figure :

… — …

Nous la lisons naturellement SOS.

Contrairement à une légende tenace, SOS n’a pas été choisi parce qu’il signifiait Save Our Souls ou Save Our Ship.

Cette séquence a surtout été retenue parce qu’elle est simple, symétrique et facilement reconnaissable :

trois signaux courts – trois longs – trois courts.

Adopté internationalement au début du XXe siècle comme signal de détresse radiotélégraphique, SOS deviendra universellement associé aux situations d’urgence.

Pourquoi les radioamateurs parlent-ils de CW ?

Nous employons souvent indifféremment les mots Morse et CW. Ils ne désignent pourtant pas exactement la même chose.

Morse désigne le code utilisé pour représenter les caractères.

CW signifie Continuous Wave, ou onde entretenue.

Les premiers émetteurs radio à étincelles produisaient des émissions très larges et peu propres. L’apparition d’émetteurs capables de générer une onde radio continue et stable améliora considérablement les communications.

En CW, le manipulateur commande essentiellement l’émission de cette porteuse :

porteuse présente – porteuse absente – porteuse présente…

Une particularité mérite d’être soulignée : la tonalité que nous entendons dans le haut-parleur d’un récepteur n’est pas directement « contenue » dans la porteuse CW.

C’est le récepteur qui, grâce à son oscillateur local et à son traitement du signal, transforme la porteuse reçue en une tonalité audible.

De la pioche à la double palette

Le premier outil du télégraphiste est le manipulateur.

Le modèle le plus simple est le manipulateur droit, souvent surnommé chez les radioamateurs français la pioche. L’opérateur appuie sur le levier pour fermer un contact électrique.

Un appui bref produit un dit.

Un appui plus long produit un dah.

Avec l’expérience sont apparus des systèmes permettant d’envoyer plus rapidement et plus régulièrement. Le célèbre bug semi-automatique produit automatiquement les dits tandis que l’opérateur forme encore manuellement les dahs.

Aujourd’hui, beaucoup d’opérateurs utilisent une double palette associée à un manipulateur électronique, le keyer. Une palette commande les dits, l’autre les dahs et l’électronique assure leur durée et leur espacement.

La main ne fabrique donc plus directement chaque impulsion : elle donne des ordres au keyer.

Évolution des manipulateurs CW : de la pioche au keyer

Du manipulateur droit à la double palette : les outils ont évolué, mais le principe de la CW reste le même.

Oubliez les points et les traits !

Voici probablement l’un des conseils les plus importants pour celui qui souhaite apprendre la CW.

À l’école ou dans les livres, le Morse est souvent représenté ainsi :

A : .-
B : -…
C : -.-.
D : -..

C’est très pratique pour imprimer un tableau… mais beaucoup moins pour apprendre à recevoir rapidement du Morse.

Car un télégraphiste expérimenté n’entend pas :

point – trait – point – point.

Il reconnaît un rythme.

De la même manière que nous reconnaissons immédiatement un mot prononcé sans analyser chacune de ses lettres, l’opérateur CW finit par reconnaître directement le son d’un caractère, puis d’un mot entier.

Il vaut donc mieux apprendre :

dit-dah

que :

point-trait.

Le Morse est avant tout une musique.

Le secret du rythme

Le code Morse possède une organisation temporelle très précise.

Le dit constitue l’unité de base.

Le dah dure trois unités.

L’espace entre deux éléments d’un même caractère vaut une unité, celui entre deux caractères trois unités et l’espace entre deux mots sept unités.

Ces proportions sont essentielles.

Un Morse mal espacé devient rapidement pénible à comprendre, même lorsque chaque caractère pris séparément est correct.

C’est pourquoi un bon opérateur CW ne se contente pas d’envoyer les bons dits et dahs : il respecte le rythme.

Le Morse, une question de rythme !

En Morse, tout est affaire de rythme : 1 unité pour un dit, 3 pour un dah et des espacements précis pour rendre le message parfaitement lisible.

12 WPM, 20 WPM, 30 WPM…

La vitesse de transmission est généralement exprimée en WPM, Words Per Minute, c’est-à-dire mots par minute.

Pour disposer d’une référence commune, on utilise traditionnellement le mot PARIS comme mot étalon.

Mais il existe une difficulté lorsqu’on débute.

Si les caractères sont envoyés très lentement, l’apprenti risque de commencer à compter mentalement les dits et les dahs :

un court, deux courts, un long…

Une habitude dont il sera ensuite difficile de se débarrasser.

La méthode Farnsworth propose une solution astucieuse : envoyer les caractères eux-mêmes à une vitesse relativement élevée, par exemple 18 ou 20 WPM, tout en augmentant l’espace entre eux.

Le débutant apprend ainsi immédiatement la sonorité globale du caractère sans être submergé par la vitesse du texte.

À quoi ressemble un QSO CW ?

Imaginons que notre station lance appel :

CQ CQ CQ DE F5KEE F5KEE K

Cela signifie simplement :

Appel général, ici F5KEE, à vous.

Une station répond :

F4KEE DE F6XXX K

Le QSO peut commencer.

Pour gagner du temps, les télégraphistes utilisent depuis longtemps des abréviations et des codes.

On rencontrera ainsi très souvent :

DE : de / ici
K : à vous
R : reçu
RST : report du signal
QTH : localisation de la station
QRM : brouillage provoqué par d’autres émissions
QRN : parasites
QRP : faible puissance
73 : salutations / amitiés
SK : fin de liaison

Un QSO CW peut donc transmettre beaucoup d’informations avec très peu de caractères.

Et lors d’un concours ou d’un pile-up DX, l’échange peut devenir extrêmement court : indicatif, report, numéro ou référence… et station suivante !

Pourquoi la CW fonctionne-t-elle si bien avec des signaux faibles ?

Voilà l’une des raisons expliquant sa longévité.

La CW peut être reçue avec une bande passante très étroite, souvent de quelques centaines de hertz. En réduisant la largeur du filtre du récepteur, on élimine une grande partie du bruit et des signaux voisins.

La CW concentre également l’énergie transmise dans une porteuse très étroite.

Cela ne signifie pas qu’une onde CW possède une propriété magique lui permettant d’aller « plus loin » que les autres.

Mais lorsque les conditions deviennent mauvaises, un opérateur entraîné peut encore extraire une information d’un signal extrêmement faible.

C’est particulièrement intéressant pour le DX et le QRP.

Avec quelques watts seulement — parfois beaucoup moins — il est possible de réaliser des liaisons à plusieurs milliers de kilomètres lorsque la propagation le permet.

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles la CW reste appréciée lors d’activités portables : un émetteur simple, une petite batterie, une antenne et un manipulateur peuvent constituer une station extrêmement efficace.

Et maintenant, l’ordinateur sait-il lire le Morse ?

Nos transceivers modernes, SDR et logiciels peuvent naturellement décoder de la CW.

Dans de bonnes conditions, avec un signal propre et un opérateur envoyant régulièrement, les résultats peuvent être impressionnants.

Mais la réalité des bandes radio est rarement parfaite.

QSB, QRM, parasites, signaux simultanés, différences de vitesse et manipulation imparfaite peuvent rapidement mettre un décodeur automatique en difficulté.

L’oreille et surtout le cerveau humain conservent alors un avantage étonnant : nous sommes capables de reconstituer un mot dont une partie a disparu et d’utiliser le contexte pour comprendre ce que nous avons mal reçu.

L’ordinateur est donc un excellent assistant, mais apprendre réellement à écouter la CW reste une expérience très différente.

Faut-il encore apprendre la CW aujourd’hui ?

Pendant longtemps, la connaissance du Morse était associée à l’accès à certaines classes de licences et aux bandes décamétriques.

Ce n’est plus une obligation réglementaire pour le radioamateur français.

On pourrait donc penser que la CW allait progressivement disparaître.

C’est pourtant loin d’être le cas.

Elle reste très présente dans les concours, le DX, le QRP, les activations POTA et SOTA, mais également chez les amateurs de construction personnelle.

Car il est difficile d’imaginer un mode radio plus minimaliste : quelques composants peuvent suffire à construire un petit émetteur CW parfaitement fonctionnel.

Il existe également quelque chose de difficilement quantifiable : le plaisir de comprendre directement un signal Morse.

Au début, on n’entend qu’une succession incompréhensible de sons.

Puis quelques lettres apparaissent.

Un indicatif.

Un CQ.

Un 73.

Et un jour, presque sans s’en rendre compte, on n’écoute plus du Morse : on écoute quelqu’un parler.

Comment commencer ?

La première règle pourrait être : ne cherchez pas à apprendre le tableau des points et des traits par cœur.

Apprenez les caractères avec vos oreilles.

Des méthodes comme Koch permettent d’introduire progressivement les caractères, tandis que l’espacement Farnsworth permet de travailler immédiatement avec des caractères envoyés à une vitesse réaliste.

Dix ou quinze minutes quotidiennes valent généralement mieux qu’une longue séance hebdomadaire.

Écoutez également les bandes CW, même si vous ne comprenez presque rien au départ. Essayez simplement d’identifier un CQ, puis quelques indicatifs.

Et surtout, n’attendez pas de savoir recevoir à 25 ou 30 WPM pour oser répondre à une station.

Tout radioamateur ayant aujourd’hui une excellente maîtrise de la CW a, un jour, envoyé son premier QSO hésitant.

Une technologie obsolète… vraiment ?

Le télégraphe électrique appartient désormais aux musées. Les grandes stations radiotélégraphiques maritimes se sont tues et les communications modernes transportent en une fraction de seconde des quantités d’informations que Samuel Morse n’aurait probablement jamais imaginées.

Et pourtant, sur nos bandes radioamateurs, les dits et les dahs continuent leur voyage.

Avec parfois un émetteur de plusieurs milliers d’euros.

Parfois avec un petit montage construit sur un coin d’établi.

Et quelque part, à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres, une oreille reconnaît soudain :

dit-dit-dit dah-dah-dah dit-dit-dit

Près de deux siècles après les premiers télégraphes électriques, le Morse n’est donc peut-être pas une technologie qui refuse de mourir.

C’est simplement une idée suffisamment simple et efficace pour ne jamais avoir vraiment vieilli.

73… et peut-être bientôt 73 en CW !

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