
Nos talkies-walkies modernes ont énormément progressé. FM, DMR, D-Star, C4FM, GPS, Bluetooth… ils embarquent parfois une électronique impressionnante. Pourtant, leur fonctionnement reste généralement déterminé par le constructeur : on peut programmer des fréquences, des mémoires et quelques paramètres, mais certainement pas réinventer le fonctionnement de la radio.
LinHT propose une approche radicalement différente.
Imaginez un portatif UHF contenant un véritable ordinateur Linux, capable d’exécuter GNU Radio et associé à un frontal RF fournissant directement les signaux I/Q. Le mode radio n’est alors plus nécessairement figé dans l’électronique : une partie importante du fonctionnement du poste devient… du logiciel.
C’est précisément l’idée derrière LinHT, pour Linux Handheld Transceiver.
LinHT, c’est quoi exactement ?
LinHT est un projet de talkie-walkie SDR open source développé par des membres de la communauté M17. Il succède au projet OpenHT avec un objectif clairement affiché : réaliser une plateforme radio portable ouverte, modifiable et suffisamment accessible pour permettre l’expérimentation.
Le projet ne part d’ailleurs pas complètement de zéro. Les prototypes actuels utilisent le boîtier d’un Retevis C62 ainsi que plusieurs de ses éléments mécaniques : écran, boutons latéraux, connecteur SMA, prises audio, encodeur et diverses pièces du châssis.
Mais la carte électronique principale est remplacée par celle du LinHT.
Attention toutefois : en 2026, LinHT reste un projet expérimental. Il ne s’agit pas encore d’un talkie que l’on commande pour l’utiliser le lendemain.
À l’intérieur : un véritable ordinateur Linux

Le cœur du LinHT n’est pas un petit microcontrôleur comme on pourrait l’imaginer dans un talkie classique.
Il utilise un module informatique basé sur un NXP i.MX93, avec deux cœurs ARM Cortex-A55 cadencés jusqu’à 1,7 GHz, auxquels s’ajoute un Cortex-M33. La configuration actuelle dispose de 2 Go de mémoire LPDDR4 et 32 Go d’eMMC.
Autrement dit, nous sommes beaucoup plus proches d’un petit ordinateur embarqué que d’un poste radio traditionnel.
Le système fonctionne sous Linux, construit avec Yocto, et peut notamment exécuter Python, des outils de développement et surtout GNU Radio.
L’architecture peut être résumée ainsi :
Antenne → frontal RF → signaux I/Q → Linux → GNU Radio → traitement du mode radio
Et détail intéressant : les concepteurs ont choisi de réaliser cette architecture sans FPGA dans la chaîne de traitement.
Le SX1255 : quand le talkie devient SDR
Pour comprendre l’intérêt de LinHT, il faut regarder le composant situé entre l’antenne et l’ordinateur : le Semtech SX1255.
Celui-ci constitue le frontal RF Direct-IQ du poste.
Dans une radio conventionnelle, une grande partie des fonctions de réception et de modulation est assurée par des circuits électroniques spécialisés. Avec LinHT, le SX1255 fournit au système les composantes I et Q du signal.
Sans entrer trop profondément dans les mathématiques, ces deux signaux permettent de conserver les informations d’amplitude et de phase nécessaires au traitement numérique.
Le logiciel peut ensuite filtrer, démoduler ou décoder le signal.
C’est là toute la différence :
le matériel reçoit le signal ; le logiciel décide en grande partie quoi en faire.
La version actuelle reste cependant UHF uniquement et travaille avec une largeur de bande I/Q pouvant atteindre environ 500 kHz.
GNU Radio directement dans le talkie
C’est probablement la partie la plus séduisante du projet pour l’expérimentateur.
LinHT peut exécuter GNU Radio directement à bord.
On peut donc construire une chaîne de réception ressemblant conceptuellement à :
RF → I/Q → filtrage → démodulation → décodage → audio
et réaliser le chemin inverse en émission.
Le projet a naturellement beaucoup travaillé sur M17, protocole numérique vocal open source destiné aux radioamateurs. Dès novembre 2025, LinHT fonctionnait déjà comme un véritable transceiver M17 autonome.
Mais l’architecture ne se limite pas théoriquement à un seul mode. La documentation actuelle mentionne notamment FM, SSB, M17 et différents modes numériques expérimentaux, tandis que des essais de réception TETRA ont également été réalisés.
Un talkie peut ainsi devenir une véritable plateforme portable d’expérimentation SDR.
Et côté puissance ?
Un SDR expérimental capable de décoder des signaux sur une table de laboratoire est une chose. Un véritable talkie capable d’émettre plusieurs watts en est une autre.
La Rev B a justement permis de franchir cette étape.
Elle intègre un amplificateur RF GRF5604. Les essais ont mesuré environ 4,5 W en CW et autour de 3,5 W lors d’un essai M17.
Les concepteurs ont également validé la commutation émission/réception ainsi que deux atténuateurs RF programmables destinés notamment à éviter la saturation du récepteur.
LinHT commence donc réellement à ressembler à un portatif utilisable sur l’air.
Open source… jusqu’au circuit imprimé
L’intérêt du projet ne se limite pas à Linux.
La documentation matérielle est publiée : schémas électroniques, fichiers KiCad, PCB, nomenclature et données nécessaires à la fabrication sont accessibles.
On peut donc étudier le fonctionnement du poste, modifier son électronique et développer ses propres logiciels ou chaînes GNU Radio.
Il faut néanmoins apporter une nuance au terme « open source » : les fichiers matériels sont actuellement distribués sous licence CC BY-NC-SA 4.0, qui comporte notamment une restriction concernant l’utilisation commerciale.
Peut-on déjà construire son LinHT ?
Techniquement, un expérimentateur très bien équipé peut étudier le projet et envisager sa réalisation.
Mais nous sommes encore loin d’un kit à monter tranquillement un dimanche après-midi.
La Rev B a été fabriquée et testée et a permis de valider une grande partie de l’architecture. Plusieurs problèmes ont néanmoins été identifiés, notamment autour du GNSS, de certaines commandes matérielles et de l’intégration audio.
Ces enseignements servent maintenant au développement de la Rev C, qui devra elle-même être fabriquée et mesurée avant que ses performances puissent être considérées comme acquises.
Et si c’était cela, le talkie de demain ?
LinHT est finalement intéressant au-delà du projet lui-même.
Depuis des décennies, nous utilisons des postes dont le constructeur définit les possibilités. LinHT inverse en partie cette logique : le matériel devient une plateforme sur laquelle le radioamateur peut expérimenter.
Linux, GNU Radio, SDR, matériel documenté et logiciels modifiables réunis dans un appareil tenant dans la main…
Après les talkies que l’on pouvait simplement programmer, voici peut-être venir une nouvelle génération : des talkies que l’on pourra véritablement transformer.
Reste maintenant à voir si LinHT restera un formidable terrain de jeu pour quelques passionnés… ou s’il préfigure réellement le talkie-walkie radioamateur de demain.